Fanny Michaëlis, la force narrative de l'inconscient

02/07/2017

 

La première fois que j'ai rencontré Fanny, c'était à l'occasion d'une exposition de dessin organisée avec ma copine Natalie, dans un appartement momentanément vide avant travaux. Elle avait accepté avec beaucoup de gentillesse de participer à ce projet insolite fait de bric et de broc dont l'existence et le succès ne durent qu'au talent des artistes et à l'enthousiasme des organisatrices. Le dessin que Fanny m'a offert à cette occasion est accroché depuis lors dans ma chambre. Au fil de ses narrations, Fanny Michaëlis tisse une œuvre sensible et singulière empruntant les chemins sinueux de l'inconscient et aux détours desquels se cachent souvent les mondes de l'enfance et de l'adolescence. C'est sur ce thème qui m'est cher que démarre notre échange.

 

 

Dessinais-tu quand tu étais enfant ?

 

Oui, je dessinais tout le temps. Ma mère a fait les Beaux-Arts de Toulouse dans les années 70 et a mis très tôt tout le matériel dont j’avais besoin à ma disposition. Elle m’a aussi emmenée voir très jeune beaucoup d’expositions. Et c’est elle qui m’a offert à 6 ans un exemplaire de Little Nemo de Winsor McCay (éditions Pierre Horay) que j’ai toujours. J’aimais dessiner des histoires. Je n’en n'écrivais pourtant ni les textes, ni les dialogues, qui restaient dans ma tête, cachés. Ainsi cela restait très opaque. J’étais seule détentrice du sens et je crois que d’une certaine manière le dessin était une façon pour moi de me soustraire aux regards des autres, en protégeant un univers, des histoires, qui me paraissaient parfois peu avouables.

 

 

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Comment ces histoires se présentaient-elles ? Dans des cases ?

 

Ca pouvait être un dessin par page ou plusieurs sur la même feuille, mais jamais dans des cases. Ma connaissance de la bande dessinée était pourtant très classique à l’époque. J’ai énormément lu les albums de Tintin dont j’ai toujours aimé les dessins. Je les trouvais très beaux contrairement à ceux d’Uderzo dans Astérix et Obélix, notamment, qui me semblaient un peu vulgaires et plein de stéréotypes dans la représentation des femmes. J’appréciais, dans Tintin, le mélange de réalisme et d’abstraction, le fait de ne pas exactement savoir où l’action se déroulait. J’aimais aussi le trait d’Hergé, quelque-chose de dense, très en place, qui me fait penser à Ingres. Les couleurs, également.

 

Les mises en couleurs des albums de Tintin sont très belles ! C’est loin d’être toujours le cas dans les bande-dessinées alors que c’est un élément très important de l’image.

 

Oui, je suis d’accord avec toi. Je mets actuellement en couleur Epiphania, le prochain album de Ludovic (Debeurme, auteur de BD et compagnon de Fanny) qui paraîtra en septembre chez Casterman. C’est un travail passionnant mais qui prend du temps. On a beaucoup échangé à ce sujet, entrepris de nombreuses recherches sur les ambiances colorées, les atmosphères de nuit notamment.

 

 

Epiphania, Ludovic Debeurme, Mise en couleur Fanny Michaëlis, projet en cours d'écriture à paraître chez Casterman

 

 

En parlant de couleur, tes trois bande-dessinées publiées chez Cornélius – Avant mon père aussi était un enfant, Géante et Le lait noir - ont été réalisées au crayon graphite.

 

 Extrait de Un jour mon père aussi était un enfant, éditions Cornélius, 2011

 

Oui, le crayon m’a longtemps accompagnée. La souplesse de sa pratique m’a permis de détourner le problème du story-board en offrant une large place à l’improvisation. L’encre scelle quelque-chose et les dessins réalisés avec cette technique sont plus difficiles à faire évoluer au fur et à mesure que la narration se crée. Le crayon m’a au contraire permis de pousser les dessins jusqu’à l’étape définitive. Il y a une douceur dans le crayon, qui correspondait aussi à un choix esthétique. Ceci dit, mes dernières illustrations, pour la presse notamment, m'ont donné l'occasion d'utiliser le pinceau et le rotring. Cela m’a familiarisé avec ces outils, que je trouvais rigides. J'envisage d’ailleurs de réaliser à l’encre et en couleur mon prochain projet de bande-dessinée.

 

 Planche extraite d'un projet en cours d'écriture

 

Le format de ces trois livres est proche du A5. A-t-il été dicté par un choix graphique personnel ou plus simplement par le format de la collection ?

 

Les dessins de Avant mon père aussi était un enfant et de Géante ont été réalisés dans des carnets puis reproduits au format. Pour Le lait noir, en revanche, mes dessins étaient plus grands et idéalement, j’aurais aimé qu’ils soient publiés dans une autre collection, à un autre format. Pour diverses raisons, ça n’a malheureusement pas été possible. Les dessins ont donc été réduits et, avec eux, la taille de la typo que je trouve parfois difficilement lisible.

 

Cela n’a pas du tout gêné ma lecture ! J’aime beaucoup tes typos, intégrées au dessin. On parlait de la couleur tout à l’heure. Combien de bande-dessinées magnifiquement dessinées sont également altérées par de vilaines typos.

 

Oui, je suis d’accord. Tu connais le travail de Dominique Goblet ? Son travail de typo est très intéressant. Ca te plairait, je crois (Fanny m’apporte deux albums – superbes – de Dominique Goblet dont j’avoue ne pas connaître le travail). Quant à ma typo, je la trouve encore fragile mais j’aime bien l’idée que dessin et écrit soient de la même main.

 

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Je me souviens que tu as fait un passage éclair aux Beaux-Arts. Qu’est-ce que cette expérience t’a apportée ? Quel parcours t’a amené à la bande-dessinée ?

 

Oui, je ne suis restée qu’un an et demi aux Beaux-Arts de Paris. Certains enseignements m’ont passionnée comme le cours de morphologie qui a marqué de nombreux artistes. Nous dessinions à la craie sur de hautes rangées de tableaux qui s’élevaient jusqu’au plafond, et dont les hauteurs étaient accessibles par des coursives. Le cours de Didier Semin en histoire de l’art m’a aussi beaucoup marquée, ainsi que les cours d’esthétique de Pierre Sterck, qui a beaucoup écrit sur la bande dessinée. En revanche, certains ateliers – comme celui de Boisrond où j’étais - étaient saturés de monde et s’y faire une place était – au sens propre, comme au figuré – compliqué. Conseil nous était d’ailleurs donné de travailler chez nous ! Cette situation a coïncidé avec un moment de ma vie où je sentais n’avoir plus grand-chose à exprimer à travers la peinture.

 

Ex libris paru dans la revue Topo 

 

Tu peignais à cette époque ?

 

Oui, je pratiquais une peinture très gestuelle et expressive. J’aimais des artistes comme Léon Golub, Kiki Smith ou Manuel Ocampo dont la peinture a influencé de nombreux auteurs de bande dessinée. Cette façon presque tripale de peindre ne correspondait plus à ce que je voulais exprimer.

 

Tu es donc partie à Bruxelles…

 

A l’issue de l’année de cours préparatoire à l’atelier des Beaux-Arts de la ville de Paris, j’ai été admise aux Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est une école très réputée dont Beuys, Gerhard Richter et plein d’autres artistes majeurs du XXème siècle ont été élèves. Mon désir de partir hors de France a finalement été ajourné par le choix t’intégrer l’ENSBA. Après mon expérience en demie teinte, j’ai passé des concours d’entrée dans deux écoles d’art à Bruxelles et ai intégré l’école Saint-Luc où je suis restée trois ans. L’enseignement qui y était dispensé n’avait strictement rien à voir avec celui des Beaux-Arts ! L’école m’est apparue comme très scolaire au départ, avec beaucoup de cours théoriques. J’étais si peu habituée à cette façon d’apprendre que ça a parfois été pénible, j’ai failli lâcher en cours de route, mais les cours en atelier ont fait que j’ai tenu bon !

 

Illustration parue dans Le magazine littéraire, juillet 2014

 

 Extrait de Black Hole, Charles Burns

 

 

Tu y as aussi fait d’importantes rencontres

 

Dès la première année, j’ai eu la chance de rencontrer Thierry Van Hasselt, membre fondateur du Frémok (Maison d’édition franco-belge spécialisée dans la littérature graphique, NDLR) et Eric Lambé (grand prix au Festival International d’Angoulême 2017 pour Paysage après la bataille, Frémok/Actes sud, avec Philippe de Pierpont). C’est eux, ainsi que des élèves rencontrés dans cette école qui ont constitué ma culture BD : Chris Ware, Burns, Clowes… En quelques mois, j’ai acquis une culture qui m’avait complètement échappée jusque-là. Aux Beaux-Arts, tout s’opposait à ce que j’intègre de la narration dans mon travail. Aller à Bruxelles m’a donné accès à une autre culture que celle issue de l’art contemporain que je m’étais bâtie aux beaux-arts. Les injonctions artistiques que je ressentais aux Beaux-Arts ne fonctionnaient pas pour moi. La bande-dessinée a réconcilié mon amour de la narration et du dessin, chose apparemment difficilement conciliable à l’ENSBA.

 

 Extrait de Paysage après la bataille, Eric Lambé et Philippe de Pierpont, Frémok/Actes sud, 2017

 

 

Quelles sont tes influences, notamment graphiques ?

 

Ca va te paraître étrange mais dernièrement ce sont davantage des influences littéraires qui ont alimenté mon travail. Les images qui me restent de mes lectures m’ont toujours nourrie, différemment des œuvres graphiques ou picturales. Je dessine d’ailleurs de mémoire, jamais sur le motif. Ce sont des souvenirs d’adolescence qui ont par exemple inspiré une partie des décors de Géante. J’ai grandi dans le quartier des Olympiades dans le 13ème arrondissement. Il y avait un grand hypermarché Géant et un improbable jardin de béton qui s’appelait les Dunes que j’ai transposé dans le livre.

 

 

En lisant tes livres et en parcourant les chemins parfois métaphoriques et abstraits de leur narration, je me suis demandé si tu avais suivi une analyse et si cela avait pu influencer ton travail.

 

Il y a sans doute un lien entre l’écriture du Lait noir et mon analyse. Elle m’a permis d’affronter la double transgression que représentait pour moi le récit d’une histoire qui n’était pas la mienne : l’histoire de mon grand-père, bien sûr mais également la parole de mon père et de ma tante qui me l’ont en partie transmise, même si j’avais pu l’interroger avant sa mort lorsque j’avais vingt-deux ans. Cela dit, ma façon de mettre en scène les histoires a précédé l’analyse. Enfant, dans ma chambre, cette forme d’esprit, d’association d’idées, de collage m’habitait déjà.

 

 Extrait de Le lait noir, éditions Cornélius, 2016

 

Le conte semble aussi tenir une place importante dans la narration.

 

J’ai grandi dans le monde du théâtre. Pendant dix ans, j’ai suivi un atelier à Ivry, pas loin de là où j’habitais et ce sont des pièces proche du conte qui m’ont les plus marquées : Woyzeck de Büchner, L'Éveil du printemps, une très belle pièce de la toute fin du XXème de l’écrivain allemand Frank Wedekind sur le passage à l’âge adulte … Beaucoup d’auteurs allemands. Pour écrire Le lait noir, j’ai ressenti le besoin de refaire un détour par la culture germanique de mon grand-père. Enfant, un spectacle en allemand sur le personnage de Faust m’avait beaucoup marquée à Weimar. J’ai relu le roman de Goethe lorsque je travaillais sur l’écriture du livre, ainsi que des poèmes de Rilke, d’Hölderlin… Le romantisme allemand m’a beaucoup imprégnée.  

 

Woyzeck de Georg Büchner, édition de 1921

 

Illustration parue dans le Magazine littéraire, mars 2017

 

 

Le Lait noir aborde le sujet de la Shoah, mais peut aussi être lu comme un récit initiatique du passage de l’adolescence à l’âge adulte : s'inscrit-il dans la continuité de Géante ?

 

Le lait noir n’est pas écrit comme le récit d’une histoire du passé. Délibérément, je n’ai à aucun moment utilisé les mots « juif », « nazi » ou même seconde guerre mondiale. Je souhaitais une narration plus abstraite. Sur la question de l’adolescence, j’ai récemment observé que la couverture de Géante représente une jeune fille avec un fusil posé à terre devant elle et celle du Lait noir, mon grand-père jeune homme, un fusil dans les mains. Comme si j’étais passée d’un maniement métaphorique à l’action. Un passage s’est peut-être opéré entre les deux romans. Un passage qui pourrait être celui de l’adolescence vers l’âge adulte.

 

 

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La culture yiddish était-elle présente dans ta famille ?

 

Mes grands-parents étaient berlinois, d’une famille bourgeoise très intégrée et plutôt conservatrice de ce que j’en sais, avant tout de culture germanique. Les juifs allemands, surtout issus de familles bourgeoises, étaient souvent rétifs à la culture yiddish. Pour mon grand-père, cette culture était donc lointaine, voire exotique. A Noël, on fêtait « Weihnoukka », un néologisme inventé par mon grand-père à partir de Weihnachten (Noël) et Hanoukka (célébrée à une période proche de Noël, NDLR). Mon père s’est intéressé à cette culture, comme une reconquête plutôt que comme quelque-chose qui lui aurait été transmis. On écoutait parfois de la musique Yiddish, Klezmer à la maison et la musique yiddish a été le matériau de plusieurs de ses spectacles autour de contes traditionnels,  avec le chanteur Ben Zimet notamment.

 

 Extrait de Le lait noir, éditions Cornélius, 2016

 

A propos de musique, tu chantes dans le groupe Fatherkid que tu formes avec ton compagnon Ludovic Debeurme. Est-ce une démarche ou un geste artistique très différent du dessin ?

 

La musique est née de ma rencontre avec Ludovic qui a rendu possible et réel quelque chose qui existait en moi sans que je me l’autorise. Le chant est un moyen d’extérioriser mes émotions et de raconter des histoires de façon très directe. Quand je me suis vraiment lancée sur scène et ai vaincu mes inhibitions par rapport au chant, je me suis autorisée à être plus agressive. J’ai grandi dans le monde du théâtre – mes parents sont comédiens et metteurs en scène – et chanter a été pour moi une façon de renouer avec la scène. Avant de passer le concours des Beaux-Arts, j’avais un temps hésité à devenir comédienne. La lecture du Lait noir au Mémorial de la Shoah (où Fanny expose actuellement des dessins du Lait noir dans la très intéressante exposition Shoah et Bande-dessinée) m’a permis de réconcilier plein de choses. Assumer une écriture littéraire – j’avais fait un gros travail de réécriture pour le spectacle – et mêler cette écriture aux compositions de Ludovic m’a beaucoup plu. J’aimerais beaucoup continuer en y intégrant des projections de mon livre. Mais la musique prend du temps ! La BD est un exercice difficile qui demande de la régularité. Cette exigence est peu compatible avec une pratique régulière de la musique. Vivre cette intensité fait du bien mais ce n’est pas toujours évident !

 

 Fatherkid, Dark Spaces, animation Ludovic Debeurme, 2014

 

Affiche pour la saison d'été 2017 de la salle de concert Petit bain, 7 port de la Gare, 75013 Paris

 

 

Tu exposes actuellement des dessins à la Maison de la culture d’Amiens dans une exposition Hors cases, le 9ème art contemporain. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller la voir mais le peu que j’en ai vu sur les réseaux sociaux me donne vraiment envie.

 

Oui, c’est une très belle exposition, qui réunit des artistes dont j’aime énormément le travail : Ludovic (Debeurme, NDLR), Christelle Enault, Ruppert et Mulot, Mattoti, Dominique Goblet et Kai Pfeiffer. Le parti pris de l’expo est intéressant : sortir de la planche de bande-dessinée pour en proposer un autre regard, mélangeant d’autres formes artistiques. L’association On a marché sur la bulle qui l’a organisée et s’occupe également du festival de bande dessinée d’Amiens est composée de gens passionnés et adorables. Il faut y aller ! Si tu vas à Amiens, n’oublie pas d’y visiter les Hortillonages après avoir vu l’expo.

 

 

Hors cases, le 9ème art contemporain, Maison de la culture d'Amiens, du 3 juin au 15 octobre 2017

 

Une exposition consacrée à Winsor McCay est actuellement visible à Cherbourg jusqu'au 1er octobre 2017 dans le cadre de la Biennale du 9ème art

 

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