Philippe Lagautrière, l'art déjanté du tampon

14/07/2017

Mon amour du dessin est la perpétuation sans cesse renouvelée de souvenirs d’enfance, lorsque je tournais et retournais les pages de mes livres d’images, collectionnais les vignettes Panini, découpais des photos dans les magazines. En allant à La Ruche retrouver Philippe, j’ai pris soin de ne pas oublier La bibliothèque de Babylone, un recueil de textes et de dessins réalisé sous le haut « magehommage » de Pacôme Thiellement où Lagautrière a officié au côté de ses amis, pour le lui faire dédicacer. Une signature qui m’a animée de la même joie que celle que j’éprouvais avec un nouvel autocollant Panini. Et en parlant de ça…

 

Photomontage Philippe Lagautrière, Lagau au tampon

 

 

Tu as dessiné des Dead Panini pour United Dead Artists (la maison d’édition de l’artiste Stéphane Blanquet), n’est-ce pas ?

 

Oui, j’en ai fait deux !

 

Philippe part à la recherche de ses Dead Panini et m’apporte assez rapidement le numéro 205. Le 45 sera exhumé in extremis quelques heures plus tard juste avant de quitter son atelier.

 

 Images Dead Panini éditées par UDA

 

 

Vous vous connaissez depuis longtemps ?

 

Depuis les années 80 ! Je ne sais plus comment on s’était rencontrés. C’était l’époque des graphzines. Comme Muzo ou Pacôme (Thiellement, NDLR), il a commencé très jeune.

 

 Tav Falco's panther burns, acrylique sur toile, 1987

 

 

Tu as réalisé beaucoup de fanzines ?

 

J’ai collaboré et été à l’initiative de nombreux graphzines. Mon premier s’appelait Tam Tam, au tout début des années 80. Il y a aussi eu Palpable que j’avais lancé avec Olivier Lévy, Ausec ! avec Philippe Gerbaud et Toffe, co-fondateurs avec moi du mouvement Néo Plus. Je peux également citer J’essuie partout – une parodie de Je suis partout (hebdomadaire des années 30-40 proche de l’Action française NDLR), lancé avec Guillaume Godard… On déposait les exemplaires au Regard moderne, à La Hune…

 

Philippe part à la recherche de ses graphzines et revient avec plein de fanzines colorés de différents formats.

 

 

 

Tiens, regarde, c’était ça Ausec ! Là, c’était un numéro qu’on avait réalisé pour le centenaire de la pomme de terre. Une soirée avait été organisée au Balajo (dancing situé rue de Lappe à Paris, NDLR) pour son lancement et on vendait les exemplaires dans des sacs de pomme de terre ! Un peu plus tard, j’ai réalisé un nouveau fanzine Uniquement Bout pointu, qui était une sorte de journal de bord que je demandais à des potes d’illustrer. Arroyo faisait notamment partie de ceux-ci. C’était mon voisin à La Ruche.

 

 

En parlant d’Arroyo, je suis passée pas loin de la galerie Maeght la semaine dernière pour le travail et n’ai malheureusement pas eu le temps de m’y arrêter pour voir l’expo qui lui est consacrée. Quelle frustration !

 

Oui, quel dommage ! Je n’y suis pas encore allé moi non plus.

 

 

Tu réalisais tes graphzines à la photocopieuse ?

 

Oui, la plupart du temps. C’était le moyen le plus simple dont nous disposions à l’époque. J’ai fait beaucoup de choses avec Muzo. Regarde ce livre, je ne sais pas si Muzo te l’a montré.

 

Philippe me montre un petit recueil intitulé Muzautrière absolument génial que Muzo – que j’ai rencontré au Luco le jour de l’interview – n’a pas pu me montrer.

 

C’est sur le principe des cadavres exquis. On s’envoyait des dessins et le destinataire complétait. Un ami a vu le résultat de cette collaboration et a voulu l’éditer.

 

Muzautrière, 1989

 

 

Le résultat est vraiment super. Les originaux existent encore ? Il faudrait en faire une expo !

 

J’imagine qu’ils doivent être quelque-part. Pour la sortie du livre, fin des années 80, un copain avait organisé une exposition dans un loft à côté de République. Muzo et moi avions peint des tableaux sur le même principe à partir de ces images et ils ont eu un tel succès que tout a été vendu en un week-end.

 

 

Dessinateur, mais aussi peintre. Quelle est ta formation ? Tu es passé par les Beaux-Arts, non ?

 

J’ai fait les Beaux-Arts de Paris fin des années 70 – début 80 où j’ai fréquenté l’atelier de dessin de Marcel Gili. J’ai appris un peu plus tard que le groupe Bazooka y était également passé. Manifestement, Gili était content qu’ils en soient partis parce qu’ils y avaient mis un sacré bordel ! J’ai pris leur suite en quelque sorte…

 

 100 (sans) figures, acrylique sur toile, 1986, Mouvement Néo Plus

 

 

Tu as beaucoup appris aux Beaux-Arts ?

 

Oui, contrairement à certains de mes camarades, j’ai trouvé ça instructif, mais j’ai aussi beaucoup appris par moi-même. Mon appétit d’images me poussait en permanence à lire, voir des expositions... C’est plus comme ça que je me suis formé qu’à travers mes études. En revanche, c’est aux Beaux-Arts que s’est forgée l’idée d’utiliser des tampons.

 

Carnet rempli de projets de papiers peints, années 80

 

 

Certains courants picturaux t’intéressaient-ils plus particulièrement à l’époque ?

 

J’allais voir tout type d’expo. Je m’intéressais alors beaucoup à la Figuration narrative française, à des peintres anglais comme Peter Blake, Hockney, Tom Phillips. Tu connais le travail de Tom Phillips ?

 

Devant mon ignorance du travail de Tom Phillips, Philippe sort un livre d’un glacis de papiers dont lui seul peut comprendre l’ordre caché.

 

 Tom Phillips, extrait de A Humument

 

Il a fait des pochettes pour Brian Eno. Il est aussi connu pour son projet A Humument (Livre – œuvre d’art composé de collages, peintures, dessins réalisés sur le roman victorien A human document, dont est tiré le titre Humument, NDLR). Un jour, je suis allé voir une expo de lui rue Quincampoix et je l’ai rencontré. Nous avons discuté et il m’a confié être en train de réaliser un livre sur Dante. Je lui ai parlé de mon travail aux tampons et il m’a commandé un portrait de Dante qu’il a ensuite intégré dans son livre.

 

  Philippe Lagautrière, Tampon offert à Tom Phillips, février 1981

 

 

 

Peux-tu me citer quelques autres influences ?

 

Il y a Saul Steinberg, bien sûr. Pour moi, c’est un maître ! Il a utilisé le tampon  de façon complètement inédite. J’ai une anecdote à son propos qui date d’avant mon entrée aux Beaux-Arts. J’avais besoin d’un rétroprojecteur et cherchais à en acquérir un à bon prix. Un copain architecte m’a mis sur la piste d’une de ses copines qui en vendait un et nous sommes allés la voir. Elle habitait dans une belle maison d’une banlieue chic des alentours de Paris – je ne sais plus où - et lorsque nous sommes entrés, les murs de son salon étaient remplis de dessins de Steinberg. Devant mon étonnement, elle m’a confié être sa nièce. Elle l’accueillait à chacun de ses passages parisiens ! C’était son rétroprojecteur, mais il n’en avait plus l’utilité ! J’ai acheté le rétroprojecteur de Saul Steinberg ! C’est incroyable, non ?

 

Saul Steinberg, Speech 2, tampon encreur, aquarelle et collage, 1969

 

 

C’est complètement fou, effectivement ! Saul Steinberg n’est étonnamment pas si connu en France mais quel immense artiste. Tu es resté en contact avec sa nièce ?

 

Non, pas du tout, mais quel moment ! Mes yeux pétillaient !

 

Et à part Saul Steinberg, quels autres artistes t’ont influencé ?

 

Frans Masereel…

 

 Frans Masereel (1889-1972), Extrait de Bilder der Grossstadt (Images de la grande ville), 1926

 

 Gravure sur carton découpé, 1994

 

 

Ca ne m’étonne pas ! J’ai d’ailleurs vu un de ses bois gravés sur un des murs de ton atelier…

 

Je l’ai acheté il y a quelques temps dans une brocante. Ernest Pignon Ernest qui occupe un atelier en dessous du mien l’avait rencontré. A sa mort, sa veuve qui fréquentait alors un type pas très recommandable a malheureusement bradé tous ses bois gravés.

 

Quelle tristesse !

 

Oui, vraiment ! Et puis, il y a Peter Blake qui est pour moi incontournable. Il y a eu une exposition à la galerie Claude Bernard l’année dernière.

 

 Peter Blake, Marcel Duchamp’s World Tour, collage

 

 

Oui, je l’ai loupée malheureusement. Tu m’as cité Tom Phillips et ses pochettes de Brian Eno puis Peter Blake qui  a notamment créé la pochette de Sergent Pepper. La musique joue-t-elle une influence sur toi ?

 

Mon premier choc musical remonte à 65 lorsque j’ai entendu les Rolling Stone à l’émission Age tendre et tête de bois. A cette époque, c’était les chanteurs des Yéyé qui passaient sur les ondes. Quand tu es un gamin et que tu écoutes Satisfaction pour la première fois, ça bouscule ta vie ! Je me souviens du premier 33 tours des Rolling Stone acheté à Londres l’année suivante. Donc, oui, même si je ne pourrais pas te citer un nom de groupe en particulier comme influence car il y en a trop, la musique est une chose très importante pour moi sans considération du style ou de l’époque.

 

 Les bruits modernes, Edition Gentiane, 1984

 

 

Tu évoques à l’instant un souvenir d’enfance. Dessinais-tu déjà à l’époque ?

 

Oui, je dessinais déjà beaucoup, installé sur la table du jardin de notre maison à Maisons-Alfort. Je me souviens aussi de ma première boîte de tampons sur le thème des animaux de la ferme.

 

 

Ces dessins existent toujours ?

 

Non, tout a disparu mais j’ai gardé mes boites de tampons !

 

 

Ah incroyable ! Cette technique était peut-être déjà là, inscrite en toi.

 

Avant de rentrer aux Beaux-Arts à la fin des années 70, j’ai pratiqué le métier d’architecte-paysagiste. Je m’étais amusé à graver des tampons représentant des arbres et je les utilisais sur mes plans plutôt que de les dessiner. J’avais 25-26 ans quand je me suis aperçu que cette profession ne me convenait pas et que j’avais envie de peindre et dessiner mon univers. Aux Beaux-Arts, je passais mon temps à dessiner, à me perfectionner mais je voulais aussi trouver un style qui me soit propre. Les tampons, qui m’accompagnaient depuis l’enfance, se sont assez vite imposés. Certains artistes comme Beuys ou Arman avaient utilisé cette technique de manière ponctuelle, mais jamais avec l’obsession que je leur ai porté !

 

La lutte de Jacob avec l'Ange (détail), Acrylique sur paravent, 2014

 

Après les Beaux-Arts, tu as commencé ta carrière d’illustrateur...

 

Oui, je devais gagner ma vie et me consacrer uniquement à la peinture me semblait alors un peu hasardeux. J’ai commencé à créer des illustrations pour la presse, notamment Libération au tout début des années 80. C’est à cette époque que j’ai rencontré toute ma bande de copains : Muzo, Mosner, les Bazooka, plein d’autres… Parallèlement à nos parutions dans la presse, on a commencé à faire des expos ensemble à Paris et à l’étranger. Il y en a eu plein avec cette joyeuse ribambelle ! Jusqu’à aujourd’hui, dans la galerie de Corinne Bonnet que j’ai connue par l’intermédiaire de Michel Quarez.

 

 Sandwich, Supplément du week-end de Libération, Janvier 1980 (extrait)

 

 

Comment fais-tu pour travailler avec des tampons : tu les achètes ? Tu les fabriques ?

 

Les deux ! Je les achète un peu partout en France ou à l’étranger ou je les fabrique en les gravant dans de la gomme. J’en ai aussi fait fabriquer par des timbristes sur des plaques en caoutchouc avec un adhésif dessous pour que je puisse les coller sur une planche de bois. J’en ai tellement que je regrette parfois de ne pas en avoir fait un livre, mais dans les années 70-80, ça n’intéressait pas grand monde. En France, le tampon avait une connotation administrative alors que ce n’était pas le cas dans d’autres pays, comme au Japon, aux Etats-Unis, en Hollande…

 

Boîte de tampons autour du thème de la maison

 

 

Le tampon donne une esthétique un peu rétro qui me plait beaucoup. Dans les années 80, j’aimais le mélange d’images très fifties avec des pin-up par exemple, des couleurs très pop (je pense notamment à l’imagerie Fiorucci) et l’utilisation de trames quadrillées ou à rayures.  

 

Oui, tu as raison, on utilisait beaucoup de trames que l’on achetait chez des marchands de bureautique. Ca n’existe plus maintenant. On fait tout à l’ordinateur sous photoshop. Sur le choix des couleurs, j’ai toujours utilisé des gammes très pétillantes, parfois pour contrebalancer la gravité des sujets que je devais illustrer.

 

 

 

Dans ton travail, il y a quelque-chose de très connecté à l’enfance que ce soit la technique utilisée (le tampon) ou les éléments insérés (des enfants, des jouets…).

 

Quand je réalise une image, je ressens le même plaisir que lorsque j’avais 6 ans. Chez mes parents, il n’y avait aucune culture de l’image, mais tout jeune j’ai habité chez mes grands-parents le temps que mes parents fassent construire leur maison. Tous les jeudis, ma grand-mère m’amenait chez le marchand de journaux pour acheter un petit illustré. J’avais alors une passion pour Pipo et Concombre.

 

La fièvre monte, 1984, édition Gentiane

 

 

Pipo et Concombre ?

 

Oui, c’était un des illustrés que j’achetais. Je les ai gardés à la campagne, mais je dois en avoir quelques-uns ici. Un des héros s’appelait Elastoc. J’adorais ! Parmi mes premières peintures aujourd’hui disparues, il y a eu une série en hommage à cette bande dessinée un peu débile !

 

Philippe part à nouveau entreprendre ses recherches archéologiques et déterre quelques numéros de la fin des années 50.

 

 

Ah, je ne m’attendais pas à ce format (un A5 assez proche des Tam Tam que Philippe m’a montré un peu plus tôt). Muzo m’a indiqué avoir été très nourri par la lecture, adolescent, de L’écho des savanes, Charlie mensuel… J’imagine que tu as aussi lu tous ces magazines ?

 

Bien sûr, j’ai beaucoup lu Charlie, Métal Hurlant… J’aimais Reiser, Topor, Moëbius, mais mon préféré, c’était Pichard. Le dessin, la sensualité du trait… C’est magnifique !

 

 

J’aime aussi beaucoup les dessins de Georges Pichard. Et puisqu’on parle de sexualité, tu as rempli de nombreux carnets de dessins érotiques, non ?

 

 

Oui, j’en ai plein ! J’en ai récemment utilisé certains pour un petit livre – Pli discret - publié aux Crocs électriques. Je ne voulais pas faire imprimer ces dessins érotiques tels quels et je les ai mélangés avec des tampons, créer mon univers. J’aime beaucoup le format de ces livres, comme des cahiers d’écolier.

 

Montage réalisé en juillet 2016 à partir de dessins de juillet 1997, in Pli discret aux éditions Les crocs électriques

 

 

J’avais vu effectivement ce livre ainsi que d’autres édités par Les crocs électriques. Le titre – Pli discret – m’a beaucoup plu. Quelle place tient l’humour dans tes dessins ?

 

C’est un disque de Frank Zappa, ça (Does Humor Belong in Music? NDLR) ! Philippe se met à rire et moi avec lui. Plus sérieusement, j’aime le nonsense anglais, les livres d’Alphonse Allais, Maurice Biraud, Desproges aussi bien sûr…

 

 

Quels sont tes projets en cours ?

 

Je prépare une expo à la galerie Corinne Bonnet en octobre et des décors pour un Pierre et le loup à l’Opéra de Liège, en Belgique, aux mêmes dates. Une exposition me sera consacrée à Venise en septembre à L’alliance française (notre ami Alain Lachartre vient d’y terminer une exposition Bestiaire imaginaire, onirisme marin) et je prépare la série de dessins qui y sera montrée. Je travaille à partir de vieilles photos de Venise qui étaient réunies dans un album retrouvé dans mon bazar. Je les ai scannées et je les retravaille en y insérant des anges et des personnages qui ont vécu à Venise autrefois.

 

Philippe me montre ses images, belles et poétiques.

 

Série vénitienne, 2017

 

Tu vas les faire imprimer ? Ce serait très beau sur des draps anciens en lin.

 

J’avais peut-être pensé à de la bâche mais je ne sais pas encore. Je suis ravi de ce projet !

 

 

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