Thomas Ott, de noirs dessins

02/04/2018

Muni d'un simple cutter et de cartes à gratter, Thomas Ott met en scène des polars sombres, graphiques, imprégnés des films noirs qu'il regardait enfant. Ses dessins sont comme des tableaux : aucun dialogue ne vient en altérer la beauté. La narration - exclusivement dessinée - s'exprime par la précision du trait, l'expressivité de la composition, le choix des détails. Un parti pris esthétique radical au sujet duquel nous avons longuement échangé.

 

 

Peu d’artistes travaillent comme toi avec la carte à gratter. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

 

Je connaissais un artiste zurichois - Hannes Binder – qui travaillait avec la carte à gratter. Ce support m’attirait mais je n’étais pas encore très sûr de vouloir l’utiliser. Je me suis décidé plus tard, après avoir vu les dessins de Marc Caro dans son premier livre – curieusement intitulé Tot comme une anagramme de mon nom – publié en 1981 par la maison d’édition Le dernier terrain vague qui n’existe plus aujourd’hui. Au début, je ne voulais pas me laisser enfermer dans une technique. Je continuais donc à dessiner à l’encre mais je noircissais de plus en plus les pages de petites grattures : il était finalement plus simple et plus logique d’utiliser la carte à gratter.

 

 

Cliquer sur les images pour les agrandir. Marc Caro, Tot, 1981

 

 

Un aspect pratique a finalement guidé ton choix.

 

En partie, oui. Ce que l’on pouvait faire avec m’a beaucoup plus. Quand mon éditeur suisse m’a proposé de sortir un premier livre, j’ai eu envie de le réaliser entièrement en carte à gratter. Je me sentais à l’aise avec cette technique.

 

Tu fabriques tes cartes ou tu les achètes toutes faites dans le commerce ?

 

Je les achète car c’est assez compliqué à fabriquer. Un ami sérigraphe m’avait proposé d’en réaliser sur de grands formats pour m’éviter de coller plusieurs cartons ensemble. Il a vite arrêté car ça s’est avéré complexe à réaliser. Les cartes sont composées de plusieurs couches : le carton puis une fine couche de poudre blanche, puis le même matériau en noir.

 

Tu utilises différentes formes de plumes ?

 

Non, je travaille au cutter. J’utilise un modèle japonais dont les lames sont de très bonne qualité. Au bout d’un quart d’heure, je casse la lame et en utilise une nouvelle. C’est très pratique.

 

Ce sont donc toujours les mêmes tailles de lame ?

 

Oui. C’est la façon dont je l’utilise qui me permet de faire varier le trait. Je travaille par couches successives de traits. Le dessin monte lentement.

 

Thomas Ott, Dark Country, L'Apocalypse, 2013

 

 

Les repentirs sont-ils possibles ?

 

Au début, c’était possible car les anciens cartons avaient une autre surface. Avec l’encre, je pouvais reconstituer le noir en peignant avec un pinceau et je pouvais même le gratter à nouveau. Cette surface a été changée et désormais l’encre ne tient plus. Si je veux corriger, c’est moche. Je ne corrige donc plus, à l’exception de toutes petites interventions quand le dessin est fini, si un détail me dérange.

 

Il y a un dessin préparatoire en dessous ? Tes dessins sont très composés et paraissent complexes à réaliser, surtout sans repentir possible.

 

Je fais d’abord un crayonné sur du calque. Quand je suis content, je redessine les contours du dessin sur l’envers du calque puis le retourne et redécalque sur la carte à gratter. On ne le voit pas beaucoup mais on peut le deviner en certains endroits.

 

Oui, je vois effectivement quelques lignes en creux à la lumière rasante. Cela donne un peu de matière.

 

Je préfèrerais ne pas les avoir mais c’est comme ça !

 

Je pose des questions techniques mais c’est intéressant de connaître la façon dont tu utilises ce médium si particulier.

 

C’est un dessin comme un autre ! Tout le monde pense que c’est plus compliqué, mais je n’en suis pas sûr.

 

Dirais-tu que tu dessines de la même façon à l’encre et à la carte à gratter ?

 

Non, ce n’est pas possible ! L’encre, c’est du noir sur du blanc. Je dessine beaucoup de croquis dans mes cahiers, y consigne des recherches comme une sorte de journal. Quand un dessin me plait, il m’arrive de le transmettre en carte à gratter mais ce n’est alors plus du tout le même dessin. Quand je dessine au feutre ou au crayon, il y a une rapidité d’exécution, qui rend le dessin beaucoup plus expressif. La carte à gratter nécessite une préparation et une lenteur d’exécution qui contraignent le processus de réalisation. J’ai déjà réalisé des dessins plus jetés sur ce support mais ça n’a rien à voir avec ce que tu peux faire au pinceau.

 

Thomas Ott, Cinema Panopticum, L’Association, 2005

 

 

Tes dessins évoquent le cinéma, les polars en particulier. Quelle place tient le 7ème art dans ton inspiration ?

 

Le cinéma y tient une très grande place, mais cette influence ne s’est pas exprimée consciemment lorsque j’ai commencé à dessiner mes bande-dessinées. C’est de façon rétrospective, qu’elle m’est apparue évidente. Le cinéma m’a imprégné depuis petit. Enfant, je regardais la télé familiale en noir et blanc même si je n’en avais  pas toujours le droit. Revoir adulte certains films noirs m’a remémoré des scènes qui m’avaient marqué au point d’en faire des cauchemars : untel qui se fait écraser par une armoire, tel autre lance des couteaux…  Je me suis constitué une collection d’images. Mes dessins sont une suite logique de cela.

 

 

Thomas Ott, Dead End, Edition Moderne, 1997

 

 

On emmagasine des images tout au long de sa vie, en particulier pendant l’enfance et ces images s’impriment et s’agrègent dans notre mémoire.

 

Je m’en nourris encore aujourd’hui, notamment pour me mettre dans une ambiance lorsque je fais des recherches sur un thème. Par exemple, si je travaille sur la mafia, je regarde les films de Scorsese, de Coppola…

 

Je suis un grand collectionneur de films et  garde même les cassettes VHS que l’on ne trouve pas en dvd. C’était le cas jusqu’à récemment de The Unknown, un film de Tod Browning (de 1927 NDLR), le réalisateur de Freaks qui raconte l’histoire d’un lanceur de couteaux prétendument sans bras qui les fait amputer par amour pour sa partenaire de cirque qui ne supporte pas que les hommes la touchent. Une édition italienne vient de le sortir en DVD.et je vais pouvoir me séparer de mon VHS !

 

The Unknown, Tod Browning, 1927

 

 

Tu es également un lecteur de polars ?

 

Je n’ai pas beaucoup lu quand j’étais jeune. Je ressentais alors une injonction à lire les grands maîtres de la littérature germanique et voyais comme un plaisir coupable la lecture d’autres auteurs plus populaires. Lorsque j’ai eu mes enfants, j’ai commencé à lire pour ne pas les déranger dans leur sommeil avec de la musique ou la télévision. Je suis allé piocher des livres à la cave : Stephen King, notamment. Ca m’a plu : c’était construit comme dans les films, du début où tout se passe bien jusqu’au showdown final.

 

Thomas Ott, Dead End, Edition Moderne, 1997

 

 

Les films noirs sont très graphiques. Comment s’est exercée cette influence sur la composition de tes dessins ?

 

Je suis suisse allemand et porté, comme tous les germaniques, à l’expressionnisme. Les peintres Dix et Grosz m’ont beaucoup influencé, de même que les cinéastes comme Fritz Lang. La génération des cinéastes à laquelle il appartient a dû migrer aux Etats-Unis dans les années 30 et y redémarrer une carrière, en réalisant des séries B. L’expressionnisme allemand s’est imprimé dans des films chewing-gums américains et ce mélange a créé le film noir. C’est très intéressant. Avec la carte à gratter, je travaille la lumière sur un fond noir comme le ferait un photographe ou un chef opérateur.

 

 

Détour de Edgar George Ulmer, 1945

 

 

Il y a aussi les prises de vue : les plongées et contreplongées par exemple.

 

Les bandes dessinées que je lisais – celles de Richard Corben ou de Moebius notamment qui m’ont beaucoup influencé - étaient elles-mêmes bâties sur des mises en scène très cinématographiques. Jacques Loustal a été une très grande inspiration pour les cadrages. Je trouvais génial la façon dont il coupait les têtes. J’ai copié un peu de chaque dessinateur que j’aimais puis fait ma propre soupe. J’ai souvent expliqué à mes étudiants que s’inspirer des artistes qui nous ont précédés fait partie de l’apprentissage.

 

Thomas Ott, 73304-23-4153-6-96-8 - Le numéro, 2008

 

 

Tes images sont de véritables tableaux.

 

Je n’aime pas mettre des bulles dans les dessins de mes bande-dessinées. La tache blanche en bouleverse la composition et masque une partie de l’image dont les détails peuvent être importants. J’ai donc supprimé les bulles et raconté graphiquement mes histoires. La mise en scène et la composition graphique tiennent dès lors une place centrale. J’utilise les angles de prise de vue pour exprimer tel ou tel sentiment : si quelqu’un est effrayé, cela fait plus d’effet s’il est montré d’en dessous que d’en haut…

 

Je souhaite que chaque dessin puisse être regardé isolément et que les images d’une même page fonctionnent entre elles. Je suis un peu maniaque là-dessus. La composition d’un ensemble d’images est aussi importante que celle de l’image elle-même.

 

Je suis très sensible à cette exigence et ressens souvent une frustration à la lecture de nombreuses bande-dessinées dont la composition est souvent gâchée par une vilaine typographie, une mise en page aléatoire ou un mauvais choix de papier. Fais-tu également attention à l’étape de l’impression ?

 

A cette étape, je ne suis pas le seul à décider ! L’aspect financier entre évidemment en ligne de compte. Mon éditeur suisse me laisse une très grande latitude dans mon travail, mais les difficultés auxquelles font face les éditeurs conduisent à privilégier des impressions moins coûteuses dans les pays de l’est où l’on ne peut pas contrôler tout le processus de fabrication du livre. Les choses se sont passées très différemment avec les éditions Louis Vuitton qui travaillent avec des imprimeurs de grande qualité.

 

 Thomas Ott, Travel Book Louis Vuitton, Route 66, 2018

 

 

Comment as-tu été amené à travailler avec les éditions Louis Vuitton ? Ton travail est très différent de celui des artistes jusque-là sollicités pour dessiner les Travel Books.

 

A l’occasion d’un diner chez ma galeriste parisienne Rina Zaglali-Mattotti (propriétaire de la galerie Martel NDLR), j’ai découvert avec enthousiasme le carnet de voyage que venait de réaliser son mari Lorenzo Mattotti pour Louis Vuitton (sur le Vietnam, NDLR). Rina m’a proposé de prendre contact avec le directeur éditorial de Louis Vuitton, Julien Guerrier. Nous avons discuté du lieu que je pourrais illustrer et j’ai proposé la route 66. Ce voyage n’entrait pas dans la ligne éditoriale de Louis Vuitton mais le thème et l’ambiance de la route 66 étaient très proches de moi. Carte blanche m’a été offerte comme à tous les dessinateurs qui travaillent sur cette série. J’ai dessiné beaucoup de paysages, des ciels, des nuages et travaillé d’après photo, ce que je n’avais jamais fait jusque-là. J’avais apporté tout le matériel nécessaire à la réalisation de mes dessins mais n’ai pas eu la tranquillité et le temps nécessaires à leur réalisation. J’ai pris de nombreuses photos et les ai recomposées sous forme de dessin, une fois revenu à Zurich. J’ai découvert un nouvel univers.

 

 

Dans tes dessins, il y a des personnages, des scènes d’intérieur, voire l’intérieur d’un personnage mais peu d’extérieurs, en particulier naturels. Dessiner des paysages t’a-t-il apporté une inspiration nouvelle ?

 

J’ai expérimenté une nouvelle façon de prendre le temps. Pour le Travel Book de Louis Vuitton, j’ai dessiné de grandes images avec des aplats de ciels nécessitant de gratter pendant plusieurs heures : un travail très répétitif, presque méditatif et beaucoup plus paisible que lorsque je crée une bande dessinée dont je suis le réalisateur. J’étais sur la route 66.

 

Un travail qui, du coup, relevait presque de l’abstraction ?

 

Oui, d’une certaine façon. J’ai pris conscience que simplifier l’image ne signifiait pas en amoindrir l’intérêt. Je n’aurais jamais pu faire ça à 20 ans. J’étais trop nerveux ! A 52 ans, c’était possible et une expérience passionnante.

 

Adolf Wölfli, Fliehe Vohr Der Sünde, 1928

 

 

Je suis toujours très impressionné par les gens qui – comme souvent les artistes d’art brut tels que Adolf Wölfli – passent des heures sur leurs dessins. J’ai cette idée que plus tu passes de temps sur un dessin, plus il se charge d’une énergie.

 

 

 Planches de Gustave Doré. Cliquer sur chaque image, pour l'agrandir.

 

 

Tout à l’heure, tu évoquais Grosz et Dix. Quelles sont tes influences picturales ?

 

Mon père était prof de dessin. Il avait plein de bouquins d’art. Lorsque je lui montrais un dessin, il sortait un livre de la bibliothèque sur un artiste que je pourrais apprécier ou auquel mon travail lui faisait penser. Il m’a montré les gravures de Gustave Doré, William Hogarth, Ungerer, Topor. Je suis également influencé par des artistes très éloignés de son travail comme Hopper et Hockney, de même que HG Giger lorsque j’étais adolescent.

 

 Edward Hopper, Summer Evening, 1947

 

 

HG Giger qui n’est pas si éloigné de ton travail.

 

J’ai eu la chance de le rencontrer. Il m’a invité plusieurs fois chez lui et nous avons discuté toute la nuit. A l’époque, je manifestais pourtant déjà beaucoup de retenu sur son travail. Je trouvais qu’il s’était enfermé dans un style. Il se sentait trahi par Hollywood, par tous les fabricants de produits dérivés, tatoueurs ou autres qui reproduisaient ses aliens sans qu’il ne touche un centime de royalties. Dans son propre pays – la Suisse - Giger n’était pas reconnu par le milieu de l’art contemporain qui voyait plus en lui un designer de cinéma qu’un artiste. Cela a engendré beaucoup de frustration chez lui.

 

Pour revenir à l’influence, ce sont surtout les dessinateurs, de la bande dessinée indépendante qui m’ont guidé. Charles Burns, bien sûr, Gary Panter, Art Spiegelman. Moebius est le plus mainstream d’entre eux. Au cinéma, je citerais bien d’autres influences que les films noirs : Kaurismaki, les frères Coen, David Lynch…

 

 

Facetasm, Gary Panter et Charles Burns, 1992 : cliquer sur chaque image pour l'agrandir

 

 

Toujours des artistes faisant un pas de côté, en marge de la norme.

 

Subversif. J’aime bien les sous-textes, les choses qui grincent et qui ont de la profondeur. Dans la musique, c’est pareil : j’aime quand c’est beau mais aussi un peu malsain comme chez Angelo Badalamenti. C’est profond, c’est joli mais il crée un malaise. Dans un autre registre, je suis très rock : de Carl Perkins à RL Burnside en passant par Johnny Cash, Marc Lanegan, Ministry jusqu’aux groupes métal comme Sepultura. J’ai une grosse collection de disques vinyls et CD.

 

Y-a-t-il un lien entre la musique et tes dessins ?

 

Je travaille en écoutant de la musique. Quand je n’arrive pas à dessiner, que j’ai des blocages, c’est souvent parce que je n’ai pas écouté de musique depuis longtemps. Je mets alors un disque et travaille sans discontinuer jusqu’à la fin. C’est comme un mantra.

 

 Vanité peinte par le père de Thomas.

 

 

Tu parlais de groupes de métal. Nous n’avons pas encore parlé de la mort, thème récurrent dans ton travail au point d’être quasiment inscrit dans ton nom (T. Ott).

 

C’est un hasard. T.Ott peut faire référence à la mort (Tot signifie mort en allemand, NDLR) et à plein d’autres choses. J’étais un jour à Johannesburg lorsque j’ai vu OTT inscrit sur une enceinte. Je me suis renseigné pour savoir si c’était le nom de quelqu’un, mais c’était en fait l’acronyme de Over the top !

 

La mort, donc… J’ai vécu une enfance très paisible, avec des parents aimants. Mon père était un mentor, un ami. J’étais pourtant très angoissé, plein d’interrogations sur la vie et notre finitude. Le dessin m’a permis de calmer ces peurs. Je suis assez moraliste dans mes histoires. Les personnages y chutent souvent pour avoir préjugé de leurs capacités.

 

 

Une sorte de vanité, de mémento mori.

 

Oui, effectivement. Je suis très préoccupé en ce moment par la renaissance, au sens de nouvelle naissance. A 52 ans, je m’interroge sur ma vie. J’ai enseigné pendant dix ans à l’Université de Zurich et je me sentais fatigué, enfermé dans une cage dorée. En Suisse, de surcroît ! C’est pour ça que j’aime être à Paris où j’ai acheté un appartement il y a une vingtaine d’années. Je m’y sens vivant. J’ai pris le risque d’arrêter l’enseignement et de me laisser du temps.

 

Dans tout ce que tu m’exposes, j’ai le sentiment que la liberté est un élément important dans ton cheminement. Une liberté qui ne part pas dans tous les sens, mais se construit à partir de contraintes.  

 

Mon seul ennemi est moi-même. Moi seul suis responsable de ce que je suis, de ce que je fais. Je doute beaucoup. Je m’interroge sur le sens donné à mon travail. Même quand ça marche, je ne me mets jamais à l’aise et reste flexible. Je m’intéresse toujours à plusieurs choses : en ce moment, la musique, la lithogravure, le tatouage… Je me diversifie pour ne pas tomber dans le piège d’un procédé ou d’une seule activité. Ca me donne la liberté de choisir une autre voie si j’en ressens le besoin ou la nécessité. Ma vue a beaucoup baissé ces derniers temps et gratter mes cartes de toutes petites hachures devient plus compliqué. Que faire, si je ne peux plus m’y consacrer ? De la musique ou autre chose : je trouverai toujours une autre possibilité !

 

Thomas Ott, 73304-23-4153-6-96-8 - Le numéro, 2008

 

 

Il y a beaucoup de documentation sur ta planche à dessin : des livres d’anatomie, un anneau de Moebius.

 

Ce signe a beaucoup d’importance dans mon livre 73304-23-4153-6-96-8 - Le numéro. C’est un des livres dont je suis le plus fier même si graphiquement ce n’est peut-être pas mon livre le plus intéressant.

 

Pourquoi dis-tu ça ?

 

Quand je dessinais, je me souviens de la lassitude parfois ressentie à dessiner dix fois le même personnage avec son chapeau descendant des escaliers. Et maintenant que fait-il : il prend une clé ?

 

Thomas Ott, Dark Country, L'Apocalypse, 2013

 

 

Les auteurs de BD m’ont parfois confié cette lassitude à dessiner vingt fois la même chose ou une chose nécessaire à la narration mais pénible à dessiner. Alex Varenne, par exemple, m’a indiqué ne pas aimer dessiner les voitures…

 

Moi ce sont les robinets et la plomberie de façon générale !

 

C’est beau pourtant une plomberie !

 

Oui mais c’est extrêmement difficile à dessiner ! Il y a des courbes, ça brille… Ca doit rester réaliste quand l’objet joue un rôle dans l’histoire tout en restant graphiquement intéressant. Je dessine parfois des choses totalement fausses mais dont la représentation – bien qu’erronée - fonctionne mieux. Par exemple, un briquet qui ne pourrait pas fonctionner tel quel dans la réalité mais plus beau ainsi dans la composition.

 

 

L’histoire de l’art est pleine d’erreurs assumées pour des raisons esthétiques ou de composition. Les décors dans lesquels tu campes tes histoires ne sont jamais contemporains : il y a une raison ?

 

Je suis certainement nostalgique. Mes préférences de design vont plus vers les années 50-60 que le design contemporain dont je déplore l’uniformité. Quand j’étais petit dans les années 70, j’aimais les voitures des années 60. Je préférais la Volkswagen Beetle d’un ami de mes parents à la Volkswagen Golf carrée qui se commercialisait alors. Maintenant que plusieurs décennies ont passé, je trouve les nouvelles voitures si moches, que celles que je n’aimais pas à l’époque trouvent maintenant grâce à mes yeux. Je suis nostalgique, bien sûr ; peut-être même passéiste. Un dinosaure ! Pour revenir à mes histoires, je mélange les époques. Elles se passent dans un temps pas très clair. Les décors empruntent beaucoup aux années 50, mais on peut aussi y voir des détails d’un autre temps : un ordinateur, par exemple, auquel je donne volontiers un aspect rétro-futuriste.

 

 Thomas Ott, Travel Book Louis Vuitton, Route 66, 2018

 

Pour Vuitton, en revanche, j’ai voyagé sur la route 66 et ça aurait un peu ridicule de prétendre y être dans les années 50 ! Pour la première fois de ma vie, j’ai dessiné des voitures contemporaines. Mais, je n’en ai pas dessiné beaucoup car comme Alex Varenne, je n’aime pas dessiner des voitures !

 

 

L’ultra consumérisme et l’accélération du processus de fabrication ont-ils engendré une moindre réflexion sur l’esthétique des choses ?

 

Je suis assez circonspect sur la façon dont notre monde évolue. La main d’œuvre n’est plus payée à sa juste valeur. Tout est vite fabriqué en Chine ou ailleurs. Les bons matériaux ne sont plus produits non plus. Tout le monde trouve normal de changer de téléphone tous les deux ans pour un nouveau modèle, alors que le mouvement devrait aller dans le sens de la décélération. Mais, chose positive, chaque génération s’adapte. Pour ma part, j’y arrive mieux que ma mère, mais moins bien que mes enfants. C’est pour ça aussi qu’il nous faut un jour mourir. Les hommes doivent eux aussi être recyclés !

 

 Thomas Ott, Travel Book Louis Vuitton, Route 66, 2018

 

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