Yann Bagot, le dessin au corps de la nature

15/06/2018

 

 

Pour évoquer le travail de Yann Bagot, j’aurais pu créer un mot - land drawing en référence au land art – mais ce néologisme à la vilaine sonorité ne siérait pas à la grâce poétique de ses dessins. Immergé dans la nature, faisant corps avec elle, Yann la couche sur le papier, l’incruste même, en la faisant participer au processus de création. Rochers, cascades et embruns s’impriment sur la feuille, dessinant des paysages à la limite de l’abstraction. C'est beau, tout simplement.

 

 

Lorsque nous nous sommes connus il y a quelques années, tu sortais depuis peu de l’ENSAD (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs). Ton diplôme semble avoir marqué ta pratique artistique.


Plongées célestes était un ensemble de gravures et un livre d’artiste qui abordaient le lien entre le fond des mers et les cieux inexplorés, pensés comme deux pôles d’un même inconnu. En 2006, alors que je naviguais avec mon frère et un ami entre la Sicile et Marseille, j’avais été frappé, la nuit en pleine Méditerranée, par la verticale gigantesque qui reliait les abysses à l’espace, comme un immense trait d’union.

 

 

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Verticale que l’on retrouve dans le format du livre, doté d’une reliure à la japonaise.

 

La réalisation du livre a été délicate et je n’ai pas pu facilement le reproduire, contrairement à ce que je souhaitais initialement. J’ai utilisé du papier bible, très fin,  plié en deux, et imprimé en deux passages de noir afin d’avoir une encre profonde.Une ligne d’horizon parcourt tout le livre comme une ligne historique avec des repères, évoquant l’évolution des registres de perception des espaces stellaires et abyssaux par l’homme : mythologique, poétique puis scientifique. Au XXème siècle, l’homme a atteint le point le plus profond des mers en 1961, puis la lune huit ans plus tard seulement. Malgré ces avancées scientifiques, mon regard reste à la fois innocent et poétique face à cette immensité. C’est ce que j’ai souhaité exprimer dans ce livre.

 

 

Constellation, Monotype, 2008

 


Ce projet a initié ton travail sur la représentation des éléments ?


Il l’a alimenté, mais l’origine en est plus lointaine. Ma boîte d’aquarelle m’accompagnait, enfant, lorsque j’allais à la plage avec mes parents en Bretagne pendant les vacances. J’aimais déjà dessiner les rochers, la mer. Bien qu’ayant grandi à Paris, je me suis toujours senti bien, immobile dans la nature. Cela m’a ancré. Aux Arts déco, j’ai continué à  partir dessiner sur la plage comme je le faisais autrefois, plus seulement à l’aquarelle mais aussi à l’encre de chine. Je me suis alors aperçu de sa très forte résistance aux éléments, me permettant même de dessiner les jours de tempête ; cette découverte a amorcé un terrain de recherche inépuisable, encore en cours aujourd’hui.

 

Titans, 'encre de chine sur papier, 50 x 65 cm, 2015-2017



Un terrain de recherche pictural ou également spirituel ou métaphysique ?


Les deux, sans doute. Je crois et adore croire en plein de choses. La nature me semble force de mouvement. Je me sens plus vivant lorsque j’y dessine que devant mon écran d’ordinateur.

Cherches-tu des espaces en particulier ?


A priori non, même si certains lieux me sont plus familiers ou correspondent à des habitudes de vie, comme en Bretagne par exemple. Quand on s’immerge dans un lieu quel qu’il soit, les yeux s’ouvrent et voient les choses différemment. Il m’est arrivé de revenir dans certains lieux où j’avais dessiné avec une force particulière, sans rien retrouver de la force que j’y avais alors perçue. Je reviens tout juste d’une résidence à Wattwiller dans la montagne vosgienne qui fut le terrain de batailles terribles lors de la première guerre mondiale et qui abrite une forêt vierge magnifique. Le lieu est chargé et très inspirant, mais je dessine aussi bien dans d’autres espaces en apparence plus anodins. Un lieu n’est pas un prétexte, ni une astuce pour dessiner. Chaque endroit a sa spécificité et impose d’en trouver l’élan et ce que l’on a à y faire.

 

La forêt du HWK #02, encre de chine sur papier, 56 x 76 cm, 2018



Comme une espèce de mission ?


Non, plutôt l’idée que des activités sont propres à chaque lieu. J’aime trouver un sens à ce que je fais sans chercher à reproduire une recette. Il faut accepter de passer par des jours d’expérimentation, essayer, se tromper, chercher, recommencer.



Une expérimentation qui serait une sorte de méditation ?


Une méditation active. J’ai du mal à rester immobile sans rien faire plus d’une vingtaine de minutes ! Je commence souvent par dessiner ce qu’il y a devant moi, sans stratagème ni concept, pour expurger un premier jet. C’est ce qui me permet d’accéder au lieu, de sentir la façon dont l’énergie circule entre la nature, la feuille et moi. Cela requiert du temps, des jours ou des semaines de recherches. Quelques jours avant la fin, les choses jaillissent enfin.



Dans tes dessins, la faune est quasi absente.


Oui, elle est même totalement absente de mes dessins à l’encre de chine. Ce sont les paysages, la nature où la vie prend forme qui m’intéresse, plus que la faune elle-même. Les rochers peuplent mes dessins, pas les animaux … Les coraux sont la seule faune que j’aie dessinée à l’encre en raison de leur nature hybride, à la croisée des règnes animal, minéral et végétal. En revanche, mes carnets sont peuplés de personnages et d’animaux.

 

 

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Du coup, tes dessins tout en étant figuratifs frôlent aussi avec l’abstraction. Des peintres comme Zao Wou-Ki t’ont-ils inspiré?


Zao Wou-Ki est un des premiers peintres abstraits de l’art moderne que j’ai regardé lorsque j’avais 18 ans. L’envergure immersive de ses paysages m’avait alors frappé. Lui et Henri Michaux m’ont beaucoup inspiré. De même que les Nymphéas de Monet, le paysage devenu abstraction.  J’essaie de fuir l’anecdote, de voir les formes à l’intérieur des formes, d’observer en brouillant mes yeux. 

 

 Zao Wou Ki, Hommage à Claude Monet , Triptyque, 1991, huile sur toile, Collection particulière



Tu es myope ? Nous évoquions l’autre jour en famille les troubles ophtalmologiques de Monet perceptibles dans ses peintures de fin de vie comme celles que tu peux actuellement voir à la très belle exposition Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet au musée de l’Orangerie.


Je suis myope, astigmate, daltonien aussi.

 

 

 Claude Monet, Nymphéas bleus, 1916-1919, huile sur toile, 204 x 200, Musée d'Orsay



Comme Gérard Manset qui était aux Arts déco avec mon père à la fin des années 60 !


Il y a différents degrés de daltonisme. Je vois très bien les valeurs de gris, mais je me sens très peu à l’aise avec les subtilités colorées. Cela explique pourquoi j’aime tant l’encre de chine et ses infinies nuances de noir. Je dessine à l’aquarelle de temps en temps, mais par jeu, comme une sorte d’exercice auquel je m’astreins.



Tu travailles avec des pinceaux chinois ?


Oui, notamment. Pas par fanatisme, mais parce qu’ils sont très adaptés à l’encre de chine et permettent un débit régulier d’encre.

 

Extraction, encre de chine sur papier, 2017



Ils facilitent aussi le geste de la main ?


Oui, cela facilite le geste même si celui-ci n’est pas perceptible dans mes dessins. Je ne veux pas que l’on sente l’action de ma main sur le dessin. En revanche, j’aime quand les éléments - le sel, la pluie, le flot des vagues – imprègnent le dessin, cela m’intéresse plus que de mettre en valeur ma main. J’utilise d’ailleurs souvent les empreintes de ce que je trouve autour de moi dans la nature : les cailloux, des feuillages…



Comme des tampons ?


Comme des tampons ou des petits pinceaux. L’effet aléatoire que ces outils improvisés produisent est assez efficace, naturellement proche des paysages. J’avais découvert ce procédé chez Alberto Breccia, un dessinateur argentin de bande dessinée, maître du noir et blanc, très expressionniste. Ses dessins étaient marqués de tâches et de griffures : son environnement interagissait avec eux jusqu’à s’inscrire sur la feuille. L’idée de faire avec ce que le lieu m’offre et non selon une règle du jeu préétablie me plait.

 

 Alberto Breccia, extrait de Perramus, 1990



Quels sont les encres et papiers que tu utilises ?


J’utilise différentes encres, sans être fétichiste de telle ou telle marque. Je suis en revanche très attentif au papier, mon indispensable partenaire. J’aime les papiers demi-satinés assez résistants, avec des formats – Jésus, notamment - faciles à déplacer lorsque je promène. Je pars le plus souvent avec un paquet de bons papiers pour ne pas avoir peur de les utiliser, de les plonger dans l’eau, les froisser… Il m’arrive également d’essayer d’autres papiers, parfois de moindre qualité et d’en découvrir d’intéressantes possibilités, comme une capacité d’absorption différente : il me semble important de rester ouvert à d’autres expérimentations.

Tiens-tu cette attention portée au papier de tes études aux Arts déco ?


Je l’ai depuis longtemps. Le goût des papiers anciens, notamment. Je ne suis pas un grand lecteur mais j’ai passé beaucoup de temps à manipuler les livres et à jouer avec. J’aime bien l’idée de remettre les choses en jeu et continuer la vie des éléments.

Le papier est un élément à part entière ?


Oui, clairement. Un élément, un transmetteur, un partenaire complètement magique, facile à transporter de surcroît.

 

 Irruption, encre de chine sur papier, 21 x 29,7cm, 2017



C’est aussi un médium très accessible qui favorise la spontanéité du dessin.


Le papier et le dessin sont le dénominateur commun de la plupart de mes activités artistiques, pourtant très diverses. Cela me va bien de me voir comme un dessinateur. Je ne me sens pas peintre, en raison notamment de la relation compliquée que j’entretiens avec la couleur. En Alsace, j’ai commencé un travail assez proche de ma série Chaos (série de dessins sur la représentation de chaos granitiques en Bretagne,  NDLR), mais sur des feuilles d’aluminium d’offset. C’est encore lié au dessin, mais de plus en plus proche de la peinture.

 

 

Chaos, encre de chine sur papier, 56 x 76 cm, 2012-2016. Cliquer sur chaque image pour l'agrandir.

 


Où est la limite, de toutes les façons ? Très difficile à dire… Cela a-t-il un intérêt d’ailleurs ?


Ca m’ennuie de tracer une frontière nette entre dessin et peinture. C’est comme en musique : est-ce du jazz, pas du jazz ? Les musiciens ne s’en préoccupent pas !



Tu évoques le jazz. Je t’en sais grand amateur. Vois-tu un lien entre ta pratique du dessin et la musique autre que la représentation des musiciens lorsque tu les croques en concert ?


Ce qui m’intéresse – plus que de dessiner la silhouette du musicien qui joue devant moi – est de le relier à sa création artistique, de saisir l’instant, d’essayer de comprendre ce qui l’a conduit à emprunter tel chemin, en particulier lorsqu’il improvise. Quand j’étais petit, l’improvisation était perçue comme une anomalie. Elle était associée à l’incapacité et au manque d’apprentissage : pour les enseignants, on improvisait si on avait mal appris sa leçon ou sa poésie. L’improvisation permet pourtant de tisser un dialogue instantané entre les musiciens, directement par leur art. Cette chose-là est absente dans le dessin dont la pratique est beaucoup plus solitaire. Ce n’est pas très naturel de dessiner à plusieurs.
 


Cela entraine-t-il une frustration chez le dessinateur ?


Pas tellement. Je fais des expériences de dessins collectifs avec Nat et Kevin (Nathanaël Mikles et Kevin Lucbert  avec qui Yann forme le collectif d’artistes Ensaders NDLR) depuis 15 ans, de même qu’avec mon camarade Pieter Fannes avec qui je dessine des concerts de jazz. Nos dessins ont été récemment publiés sous le titre Live. Jazzconcerten op papier. Pieter et moi organisons aussi des performances dessinées où nous sommes accompagnés de musique improvisée. Le dessin se forge sans que personne ne le guide, comme un jeu de domino de création instantanée.

 

 

A chaque art, ses perceptions sensorielles. Bien que grande amateur d’art plastique, j’avoue n’avoir jamais été aussi émue qu’en écoutant de la musique.


Oui, et si l’on réfléchit à ce que l’on apporterait sur une île déserte, l’idée d’une musique viendrait plus spontanément à l’esprit qu’un tableau ! La musique m’aide à entrer à l’intérieur de moi. Il y a deux ou trois disques qui me plongent instantanément dans un état second lorsque je dessine. Récemment, j’ai souhaité partager cette expérience avec des enfants de CM2 dans le cadre d’un atelier animé lors de ma résidence en Alsace. J’ai passé les disques que j’écoute quand je dessine – Steve Reich notamment – et nous avons travaillé sur les oscillations et les signes avec des outils très simples comme des bouts de bois. Cela a produit des résultats surprenants.

 

 

 

Ton travail avec le collectif Ensaders – par l’intermédiaire duquel je t’ai connu il y a cinq-six ans - est très différent de ton travail personnel. J’aime beaucoup cette diversité de pratiques.


Il est effectivement impossible de reconnaitre mon travail dans celui du collectif ! Ce sont des énergies très différentes et j’aime ça ! Ces derniers temps, on réalise des paysages à l’encre de chine, des cartographies avec un trait assez fin. Nous aurions pu jouer à ce jeu  chacun dans notre coin, mais les détails sont si nombreux qu’il y a un sens à les créer à trois en s’amusant. Il y a aussi des représentations que je réserve aux Ensaders, comme les foules, les personnages, les animaux : comme nous évoquions tout à l’heure, mes paysages en sont complètement dépourvus. Nos dessins collectifs sont l’occasion de poser un regard plus sarcastique sur les aberrations du monde moderne.

 

 

 Dessins du collectif Ensaders. Cliquer sur chaque image pour l'agrandir

 


Travaillez-vous souvent pour des commandes ?


Oui régulièrement ! Nous réalisons des illustrations, des fresques en grand format, des ateliers… Une exposition - L’enfer du décor - nous a été consacrée à la Maison des arts de Bagneux. Nous avons aussi dessiné un projet de série d’animations – ZOOZ - réalisée par Romain Blanc-Tailleur sur une faune extraterrestre imaginaire, dont l’écosystème a été entièrement inventé par le biologiste Jean Baptiste de Panafieu.



Quels sont tes projets personnels en dehors du collectif ?


J'expose actuellement à la FEW, Fête de l’Eau à Wattwiller, depuis le 10 juin, après un mois de résidence passé là-bas en partenariat avec la Fondation François Schneider. J’illustre la réédition d’un livre de poésie de Jean-Pierre Siméon qui sortira en septembre aux éditions du Cheyne. Pour ce projet, j’ai réalisé une série de monotypes dans le prolongement de ceux qui avaient illustré le texte de Zinaïda Polimenova, Erémia, publié aux éditions du Chemin de fer l'an dernier. Je prépare également plusieurs pochettes de disques de musiciens de jazz.

 

 Eaux-vives, encre de chine sur feuille d'aluminium, 2018

 


Qu'exposes-tu à la FEW ?


La directrice artistique de la manifestation, Sylvie de Meurville s’est intéressée au rapport intime que j'entretiens avec l'eau. J’y présente notamment ma série Eaux-vives dont je t’ai parlé, constituée de dessins sur aluminium conçus pour être plongés dans l'eau. Ils sont exposés dans une fontaine, animés par les mouvements de l'eau.


Dans la crypte de Wattwiller, qui date de l’époque mérovingienne, j’expose par ailleurs une installation de dessins sur papier intitulés Cartographie d’une cascade. Ce sont 36 dessins que j’ai réalisés devant une cascade dans la montagne, tracés à l’encre de Chine, puis plongés dans la chute d’eau pour que sa force s’imprime sur la feuille. Cette technique rapproche le dessin de la photographie : l'eau rince le dessin, mais le révèle aussi. Après avoir dessiné cette série, j'ai appris des habitants du village que cette cascade et la rivière qu’elle alimente, la Siehlbaechle, était connue dans la région pour raviver les teintes noires.

 

 

Cartographie d'une cascade, encre de chine sur papier, 2018. Cliquer sur la flèche pour faire défiler les images.



Cette démarche se rapproche-t-elle du land art ?


Oui, effectivement. Ce qui me relie au Land Art est surtout d’être à l’écoute des lieux et de leur histoire. J’essaie d’agir sans intrusion, afin de révéler certains aspects du paysage.

 

 
C’est la première fois que tu expérimentes un projet aussi immersif ?


Oui, j'avais déjà travaillé sur des séries – Sources, Equinoxes, Titans – conçues dans l'eau de mer, mais c'est la première fois que j'expose mes dessins directement dans l’eau de source, en extérieur.
 

La forêt du HWK, Wattwiller, encre de chine sur papier, printemps 2018
 

Quelle poésie ! C’est magnifique


C’est surtout une grande chance. Cette fontaine et cette crypte sont des lieux rares, étonnants, des relais énergétiques vivifiants, où l’histoire, la roche, la lumière naturelle et le regard des spectateurs agissent avec bienveillance sur mes dessins.

 

 

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