Valérie Aboulker, le dessin voyageur

31/03/2019

 

Munie d'un carnet et d'aquarelle, Valérie Aboulker parcourt le monde et crée de ses rencontres, des "portraits d'intérieurs" aux couleurs chatoyantes. Valérie est un voyage à elle toute seule : elle dessine des histoires, égrène les souvenirs, campe des paysages intimistes dont chaque détail est une invitation aux rêveries. Ses dessins sont des petits enchantements.

 

 

 

J’ai connu ton travail à travers des portraits d’intérieurs dans lesquels tu saisis la personnalité d’une personne en dessinant son lieu de vie. C’est une très belle idée. Comment as-tu démarré cette série ?

 

 

J’ai commencé à Paris, il y a trois ans environ. Toutes les semaines, j’allais alors déjeuner chez ma mère atteinte d’Alzheimer. Sa maladie altérait sa mémoire et elle oubliait parfois ses enfants et petits-enfants. J’ai eu un jour l’idée de lui montrer les photos, tableaux, meubles et objets qui l’entouraient. Voir ces objets a ravivé des souvenirs et permis d’établir des liens mnémoniques avec des épisodes de sa vie. Je me suis aperçue à quel point un intérieur racontait notre histoire et était tout sauf le fruit du hasard.

 

 

 

Chez Véronique Letang-Laville, Paris, Aquarelle sur papier

 

 

Même dans un appartement standardisé entièrement meublé en Ikea ?

 

Même là ! J’ai un jour dessiné l’intérieur d’une jeune femme qui venait de s’installer et avait équipé son appartement de meubles Ikea. Des objets personnels y avaient malgré tout pris place… Une fois seulement, je me suis trouvée dans une maison à Rio de Janeiro où rien de personnel ne semblait transparaître. Pour les gens chez qui j’étais, c’est la maison elle-même qui était intéressante, une énorme maison sans fin dessinée par un de leurs amis, architecte. Dedans, il n’y avait presque rien qui attirait mon attention. Ils m’ont reçue dans leur cuisine, seule pièce où quelques objets personnels étaient visibles. La maison était construite à flanc de colline et cette cuisine donnait sur un jardin luxuriant. La forêt entrait presque dans la pièce, plus imposante encore que cette énorme maison. La forêt amazonienne est partout au Brésil et à Rio, les maisons essaient de s’y frayer une place. Cela m’a donné l’envie de dessiner le jardin et le hamac plutôt que l’intérieur de la maison.

 

 

 

Tes premiers dessins ont été réunis dans Portraits d’intérieurs et Intramuros respectivement publiés aux éditions Apeiron et Akinomé. Dans le premier, tu as mis en vis-à-vis chaque portrait avec un dessin de tissu.

 

Ce tissu était une sorte de représentation textile des personnes dont je dessinais le lieu de vie. J’ai créé chaque motif en transformant un tissu existant ou en l’inventant de toute pièce. Dans mon deuxième livre j’ai fait évoluer cette démarche en dessinant des formats carrés, entourés d’un cadre dessiné de motifs textiles : les tissus ne sont plus mis en vis-à-vis du dessin mais incorporés à lui. Pour ce projet, j’ai travaillé à l’aquarelle, contrairement aux dessins du premier livre qui étaient réalisés au feutre.

 

  Chez Catherine Legrand, Paris (détail), Aquarelle sur papier

 

 

Nous feuilletons Portraits d’intérieurs et Valérie me montre un dessin représentant le salon de Catherine Legrand, grande collectionneuse de textiles.

 

Le travail de Catherine Legrand est passionnant. Sa dernière exposition sur l’indigo à travers le monde a tourné dans différents lieux, comme la bibliothèque Forney à Paris et le Musée du tapis et des arts textile à Clermont-Ferrand… J’ai dessiné une longue frise de cette exposition qui a ensuite été publiée sous forme de leporello. Chez elle, tous les tissus sont minutieusement classés et rangés dans des boîtes.

 

 

Parallèlement à ces portraits d’intérieurs, tu as également dessiné des ateliers d’artiste.

 

J’en avais envie depuis longtemps. Un jour, j’ai rencontré la dessinatrice Stéphanie Ledoux au festival de Clermont-Ferrand (Rendez-vous du carnet de voyage, dont la 20ème édition se tiendra les 15, 16 et 17 novembre 2019) où je présentais mon premier livre. Nous sommes vite devenues amies et je lui ai fait part de mon envie de dessiner des ateliers d’artistes. Elle m’a proposé de venir à son atelier à Toulouse et c’est ainsi que la série a commencé. Je dessine maintenant des portraits d’intérieur et des ateliers d’artistes partout dans le monde.

 

Dans l'atelier de Stéphanie Ledoux, Aquarelle sur papier

 

 

Le dessin est pour toi une façon de voyager...

 

Après mon premier livre, j’ai eu l’envie de continuer à dessiner des maisons à l’occasion de mes voyages. Depuis deux ans, c’est l’envie de rencontrer telle ou telle personne qui motive mon choix de destination et non le lieu lui-même. Dessiner des intérieurs est une façon différente et merveilleuse de voyager. J’ai démarré ce projet au Viet Nam, puis l’ai poursuivi à New-York, en Israël, au Brésil...

 

 Chez Catherine, New York, 2018, Aquarelle sur papier

 

 

Tu entres dans l’intimité d’une personne en prenant le temps de la découvrir. Est-ce une démarche inhabituelle dans un monde contemporain qui mitraille à tout va ?

 

Oui, bien sûr ! Quand on dessine, on prend le temps d’observer. On est obligé de se poser. Un professeur de dessin aux Arts Déco nous avait montré le travail du photographe Cartier-Bresson pour nous expliquer ce qu’était un vrai cadrage. Cartier-Bresson choisissait un cadre, s’installait et attendait que quelque chose se produise pour prendre sa photo. Quand je vais chez une personne ou dans un atelier, j’observe le lieu à la recherche d’un cadre…

 

 

Tu dessines le lieu tel qu’il se présente ou tu le mets en scène à ta façon ?

 

Je choisis un endroit et le prends tel quel, à quelques nuances près. Si je trouve un objet intéressant dans une autre pièce, il m’arrive de le déplacer dans le cadre choisi, mais c’est rare. Quand une énorme télé trône au milieu de la pièce, je choisis généralement de l’enlever car elle fait rarement partie de l’identité de la personne, mais il m’est arrivé de la laisser en dessinant l’intérieur de personnes âgées qui habitaient dans un kibboutz. Ils possédaient peu de choses et elle constituait un élément important de leur lieu d’habitation. En revanche, j’ai dessiné le reflet sur l’écran et en ai fait une sorte de tableau abstrait.

 

 

Tu dessines sur le motif ?

 

Quand je suis chez une personne, je dessine pendant deux-trois heures sur place et mets ensuite en couleur une fois que j’ai quitté le lieu, pour m’éloigner du sujet. La couleur est à la fois fidèle sans l’être.

 

 

Quelle place tient justement la couleur dans ton travail ?

 

C’est tout pour moi ! Je pense que mon travail est intéressant par la couleur, beaucoup plus que par le dessin. J’améliore bien sûr mon trait au fur et à mesure des années, mais la couleur m’a toujours été naturelle. J’ai beaucoup dessiné les façades de New-York rehaussées de couleurs vives. Valérie va chercher un de ses carnets de dessin et me montre des façades colorées de pigments très vifs. J’ai dessiné ces façades sur Timesquare mais je ne les ai pas coloriées sur place contrairement à ce que je fais d’habitude pour mes carnets de voyage. Ce n’est que plus tard, à Turin, que j’ai mis en couleur à l’aquarelle sans photo en m’autorisant toute licence par rapport à la réalité !

 

 

Carnet de voyage - New York : cliquer sur les flèches pour faire défiler les images

 

 

A l’aquarelle ? Tu n’utilises jamais d’encres ?

 

J’utilise des aquarelles très denses en couleur de chez Sennelier, Old Holland ou Qhor. Je viens également d’acheter une aquarelle japonaise entre l’encre et la gouache. Quand je ne travaille pas dans mon atelier, je n’utilise quasiment jamais d’encre notamment pour des raisons pratiques car elle est moins facile à transporter en voyage !

 

 

Le papier est, j’imagine, tout aussi important ?

 

Oui, bien sûr. Je vais te montrer des carnets extraordinaires conçus par un artiste de Singapour sur lesquels j’adore dessiner. Valérie part dans un coin de son atelier à la recherche de grands carnets gainés de cuir beige. Ils sont recouverts de cuir recyclé et les pages sont des papiers Fabriano. J’aime aussi beaucoup le papier de Sennelier, complètement lisse.

 

 

Quand je vois tes carnets, je suis dans l’état dans lequel j’étais, enfant, lorsque je lisais mes livres d’images à la recherche de détails et d’histoires. Je me souviens notamment d’un livre réunissant des œuvres de Carl Larsson feuilleté mille fois à la recherche de nouvelles choses. As-tu aimé regarder des livres d’images ?

 

J’ai toujours dessiné et aimé les images. Plus tard, lorsque je suis entrée aux Arts Deco, je me suis ouverte à autre chose. Le premier peintre qui m’a passionnée est Egon Schiele, qui n’était pas encore très connu dans les années 80. J’ai fait le tour du monde à la découverte de ses œuvres ! C’est très important de les voir en vrai car Schiele soulignait certains endroits de ses tableaux d’un bleu nuit un peu violet qu’il est impossible de percevoir sur une reproduction. En Autriche, un copain viennois antiquaire m’avait emmenée dans une ville frontière de Tchécoslovaquie pour aller voir l’endroit où il avait peint ses fameux paysages de toits. Nous nous sommes installés sur le pont où il avait dû les dessiner : les toits étaient encore là, tels quels ! Schiele a vraiment été mon peintre de jeunesse ! Beaucoup d’autres l’ont rejoint : comme tu le vois, mes bibliothèques sont remplies de livres !

 

 Egon Schiele, Krumau ou La petite ville IV, 1913-1914

 

 

Tu t’attaches à retranscrire les us, coutumes et environnement des gens que tu observes. T’intéresses-tu à l’ethnographie ?

 

Complètement ! Si je n’avais pas dessiné, je serais devenue anthropologue ou ethnologue. Ca me passionne. Tu te souviens de cette merveilleuse exposition sur le Vaudou qui s’était tenue il y a quelques années à la fondation Cartier ? Je suis allée la voir quatre fois ! Quelques mois plus tard - hasard des programmations - le Musée d’art et d’histoire du judaïsme a organisé une exposition sur les Anges et démons dans la tradition juive. Dans la première salle, des petits couteaux étaient exposés dans une vitrine. Or, ma mère m’a toujours raconté que ma grand-mère maternelle plaçait un petit couteau sous le matelas des bébés lorsqu’ils étaient malades, pour couper la maladie : j’ai enfin compris l’origine de cette curieuse pratique ! Comme mon père n’était pas du tout superstitieux, elle le faisait en cachette !

 

 

Lorsque j’étais adolescente, j’étais extrêmement tête en l’air, égarais sans cesse mes affaires et les retrouvais généralement à un endroit où j’avais pourtant cherché vingt fois. Ca m’est encore arrivé la semaine dernière avec une paire de ciseaux… J’avais à cette époque émis l’hypothèse qu’il existait des lutins qui volaient les objets pour faire des farces à leur propriétaire. Un jour, dans un des très nombreux livres d’Isaac Bashevis Singer que j’ai pu lire, je suis tombée sur l’évocation d’un de ces êtres. La preuve était faite : ils existaient bel et bien !

 

Les DJOUNS existent, bien sûr ! Les superstitions sont également très vives en Afrique du Nord. Ma mère me racontait qu’à Oran, un Monsieur Benichou rendait de temps en temps visite à ma grand-mère et quand il avait peur du mauvais œil, il s’éventait frénétiquement le visage avec la main en écartant ses cinq doigts tout en s’exclamant : «  Il fait chaud, il fait chaud ! ». Il se mettait ainsi un petit 5 sur lui pour se protéger  ! Ma mère se moquait de lui en scandant : « Il fait chaud, Monsieur Benichaud ! ».

 

Chez Catherine, New Jersey, Aquarelle sur papier

 

 

Dans tout ce que tu me racontes, des images d’opulence, de luxuriance, de couleurs sautent aux yeux…

 

C’est l’orient ! Mes dessins sont très chargés, très colorés… Très féminin aussi. Je suis invitée dans de nombreux festivals de carnets de voyage et observe à cette occasion le travail de mes amis carnettistes. Curieusement, la façon de dessiner ainsi que les thèmes abordés sont assez différents entre les hommes et les femmes. Je dessine actuellement un carnet de voyage sur l’Amazonie où je suis partie l’année dernière dans un village brésilien qui pratique l’usage de l’ayahuasca rituel. Le carnettiste Etienne Druon dont j’aime beaucoup le travail dessine depuis vingt ans en Amazonie guyanaise et la connaît donc très bien. Ses dessins sont extrêmement différents des miens, beaucoup moins axés sur les ornementations. Ces différences m’intéressent.

 

 

En parlant d’ornementation, j’ai grandi comme tu le sais dans le monde du textile. Tu m’as d’ailleurs confié t’être beaucoup habillée en Anastasia, la marque que mon père avait montée dans les années 70-80 et dont il créait tous les tissus. Parmi les sujets que tu abordes dans tes dessins, les tissus – on l’a vu – tiennent une place particulièrement importante. D’où te vient cet amour pour le textile ?

 

Dans ma famille, on s’intéressait aux tissus ethniques. Mes parents avaient quitté l’Algérie pour s’installer en France et voyageaient tout le temps, seuls ou avec leurs enfants. J’avais cinq ans la première fois que je suis allée à New-York en 1965, ce qui était plutôt inhabituel à l’époque. Lorsque mon père habitait encore en Algérie dans les années 50, ses frères et lui vendaient des épices et des produits comme le henné Mazria dont mon père avait découvert la fabrication en Egypte pendant la seconde guerre mondiale au cours de sa mobilisation. Il voyageait souvent en Afrique de l’ouest pour son travail et rapportait toutes sortes d’objets de ses voyages, comme des têtes africaines, des portes Dogon …

 

 

Et les tissus ?

 

Ma mère cousait et brodait merveilleusement bien. Pendant la guerre, elle avait dû quitter l’école en raison des lois sur le statut des juifs et ses parents l’avaient inscrite dans une école de couture pour qu’elle apprenne à faire un trousseau. Ma mère avait beaucoup de goût et elle fabriquait nombre de nos vêtements : robes, chemises et même manteaux ! Ma mère a sans doute contribué à me donner l’amour des tissus. Mon frère aussi. Dans les années 80, il achetait beaucoup de kilims, à une époque où ce n’était pas encore à la mode.

 

 

Je me souviens de cette époque ! A la demande de la galerie Triff, mon père avait créé de très nombreux dessins à motifs géométriques pour des kilims. La galerie les faisait ensuite fabriquer en Turquie. C’est devenu banal maintenant mais à l’époque, c’était des pionniers.

 

Les Triff m’en ont demandé également il y a vingt ans ! Je ne sais plus pourquoi je ne l’ai pas fait. Mon frère les avait connus sur leur stand des puces lorsqu’ils ne vendaient alors que des tapis anciens.

 

 

 Tissus Wax - Cliquer sur chaque image pour l'agrandir

 

 

Tu m’as également parlé des tissus africains…

 

J’ai toujours aimé les tissus africains : ils me donnaient envie de voyager. Dans les années 80, on les trouvait dans le sentier chez un marchand - NEUFTEX - qui vendait des wax encore fabriquées en Hollande. Quand j’ai commencé à voyager en Afrique, j’en ai aussi beaucoup achetés et je me faisais faire une chemise avec chacun d’entre eux ! J’ai acheté des tissus à l’occasion de tous mes voyages et je suis contente de l’avoir fait car il est maintenant devenu très difficile de trouver des fabrications textiles locales : tout est malheureusement fabriqué en Chine.

 

 

J’ai également connu, comme toi, la fin de ces productions textiles et l’émergence des tissus fabriqués en Chine.

 

Heureusement, il existe encore des associations comme Heartwear qui promeuvent des projets textiles très intéressants, comme des tissus fabriqués à partir d’indigos végétaux au Bénin.

 

 

 

 Broderie-Carte de nouvelle année

 

 

Tu brodes également, parallèlement à ton travail de peintre et de carnettiste. Depuis quand pratiques-tu cet art ?

 

A partir de la fin des années 90, quand j’ai commencé des traitements pour tomber enceinte. Les médecins m’avaient demandé de ne pas trop peindre pour éviter d’inhaler des produits chimiques. J’étais aussi beaucoup allongée. Je me suis alors mise à faire des broderies et collages que je mettais en scène dans des boîtes, comme des histoires sans paroles. J’y passais des jours et des nuits ! Je ne pourrais plus travailler ainsi maintenant car j’ai trop mal au bras.

 

 

La broderie est-elle une autre façon de dessiner ?

 

Oui, complètement ! Quand je brode, je dessine des choses plus abstraites que je ne m’autorise pas sur une feuille de papier. Sans doute parce que je les relie à un motif. Je m’inscris dans la continuation de ces femmes qui racontent des histoires en créant les motifs de leurs tissus.

 

Travail de tissage de fil de soie sur coton double face. 93 x 68 cm, Maroc (Rabat), Fin XIXème siècle

 

 

 

Je n’ai jamais aimé les frontières érigées par beaucoup entre les arts plastiques et les arts décoratifs : elles sont à mon sens beaucoup plus poreuses qu’on ne l’imagine souvent. Les projets de tissu sont souvent des œuvres abstraites et il est parfois difficile de distinguer – si ce n’est le format peut-être – certaines créations textiles d’œuvres d’art moderne ou contemporain …

 

Je n’en vois pas personnellement. Je m’intéresse au textile depuis toujours, collectionne des tissus ethniques et me passionne, lorsque je voyage, pour tous ces tissus créés par des femmes – parfois des hommes mais moins souvent – qui racontent des histoires. La création des tissus offre aux femmes des espaces de liberté pour exprimer des choses qu’elles n’ont pas le droit de dire dans leur vie. C’est pour moi une forme d’art et non un artisanat.

 

 

Va voir, si ce n’est déjà fait, Fendre l’air, la merveilleuse exposition du musée du Quai Branly sur les vanneries japonaises.

 

J’ai adoré cette exposition ! Les films étaient passionnants. Tu te souviens de ce pêcheur qui passe devant Yonezawa Jiro  (un des artistes dont les œuvres sont exposées) avec un vieux panier et lui demande : « Mon panier est abîmé, tu ne veux pas le réparer ? ». Yonezawa Jiro lui demande pourquoi il n’en rachète pas un autre et le vieux pêcheur lui répond : « Non, celui-là a la bonne forme, le bon bambou… Toi, tu vas savoir le réparer ». Je trouve très intéressant que cet homme s’adresse à un artiste désormais mondialement reconnu, pour réparer son panier.

 

 

Carnet de l'exposition Fendre l'air. Cliquer sur les flèches pour faire défiler les images

 

 

Yonezawa Jiro dit qu’il « fait de l’art avec l’esprit d’un artisan ». Dans un autre film, différentes personnes comme Jean de Loisy (ancien directeur du Palais de Tokyo) s’interrogent justement sur les frontières parfois artificielles et aberrantes entre l’art et l’artisanat, ce que je pense depuis bien longtemps. Je reviens au textile. Beaucoup d’artistes, principalement des femmes, l’ont utilisé dans leurs œuvres. Connais-tu les œuvres brodées de Sophie Taeuber Arp ? On commence – il était temps – à redécouvrir son travail.

 

Je montre à Valérie quelques œuvres trouvées sur internet.

 

Oui, j’ai récemment vu des œuvres d’elle dans une exposition.

 

Tapis, Sophie Taeuber, circa 1915-1916

 

 

L’exposition Dada-Africa, au musée de l’Orangerie, peut-être ?

 

Non, c’était ailleurs, mais je ne sais plus où ! Beaucoup de femmes artistes utilisent le textile et la broderie pour faire des choses très intéressantes. L’année dernière, je suis allée voir à Beaubourg l’exposition de Sheila Hicks, dont on redécouvre aussi le travail.

 

 

Beaucoup d’artistes ont travaillé les matières textiles dans les années 70, avant de tomber aux oubliettes au tournant des années 80 quand on n’a plus vu en eux qu’une bande de vieux hippies !

 

Tu as raison ! Dans les années 80, j’avais un ouvrage sur l’art textile car j’ai toujours adoré ça. Je cachais presque ce livre tant on assimilait alors ces artistes – presque en totalité américaines - à des hippies démodées. Quand ma nièce plasticienne a commencé à créer des tapisseries et travaillé à partir de textile, je lui ai offert ce livre, avec un peu d’appréhension je dois dire. Elle a adoré !

 

 Atelier de Fanny Aboulker (nièce de Valérie), Londres, Aquarelle sur papier

 

 

Les céramistes ont également connu cette mise au ban. Et, comme l’art textile, la céramique revient à la mode : on ne voit plus que ça dans les galeries !

 

Quand j’étais aux Arts Déco, un professeur m’a mise en garde en me disant qu’il n’y avait plus de place pour la figuration dans le marché de l’art. La déclaration était censée être bienveillante mais exprimée de façon très péremptoire. Quelle folie castratrice !

 

 

Le dogmatisme et les diktats de la mode continuent encore malheureusement de créer des œillères chez tous les acteurs du monde de l’art. Il faut sans cesse lutter à son modeste niveau pour que les choses évoluent. J’essaie malgré tout de rester optimiste ! Une dernière question : quels sont tes prochains projets de voyage ?

 

Rien de définitif pour l’instant ! L’Afrique ou l’Inde me tente bien pour un voyage boulot boulot !

 

 Aquarelle sur papier

 

 

 

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