Mercedes Semino, pierres-bâche-pinceaux

01/09/2019

 

 

 

Il est des œuvres avec lesquelles on entretient spontanément un sentiment de connivence et de belle familiarité. En parcourant l'année dernière l'exposition des jeunes diplômés des Beaux-Arts de Paris, les toiles de bâche monumentales de Mercedes Semino m'ont provoqué cet effet. Leur singularité dans le paysage artistique de l'école et leur beauté brute, sans affèterie m'ont donné envie de rencontrer l'artiste et d'en savoir plus sur son travail...

 

 

 

Tu sors tout juste des Beaux-Arts dont tu as été diplômée en 2018. Quel atelier y as-tu fréquenté ?

 

Je souhaitais entrer dans un atelier de peinture mais mon dossier composé à la fois de photos et de peintures a contrarié cette envie : les chefs d’atelier de peinture me renvoyaient vers les ateliers de photo et inversement. Je suis allée voir Jean-Marc Bustamante un peu par hasard et la référence à Ernst Caramelle donnée en regardant mon dossier a tapé dans le mille ! Il avait parfaitement compris le sens de mon travail. Son atelier de sculpture et de multimédia était très différent de ce que j’avais imaginé, mais je m’y suis épanouie !

 

 

Qu’avais-tu fait avant d’entrer aux Beaux-Arts ?

 

J’ai suivi une classe d’approfondissement en art plastique dans une prépa publique en Seine Saint Denis, puis deux ans aux Beaux-Arts de Bruxelles dans l’atelier de peinture, où était dispensé un enseignement très académique. Je voulais apprendre à peindre, mais l’absence de créativité et les sujets systématiquement imposés m’ont vite sclérosée. J’avais besoin de plus de liberté !

 

 Acrylique sur toile de bâche, 300 x 300 cm, 2017

 

 

Comment t’es venue l’envie de peindre ?

 

Je dessinais beaucoup au lycée. Arrivée en prépa, un prof m’a demandé de développer ma pratique et je me suis tournée vers la peinture, comme une suite logique au dessin. Je peignais alors au pastel gras sur des feuilles noires, qui donnaient une texture très intéressante.

 

 

Je ne connais pas ces peintures…

 

Non, c’est très ancien ! Je représentais des espaces très minimalistes dans lesquels je plaçais souvent un personnage, qui n’avait d’autre fonction que de donner une échelle. J’ai depuis supprimé toute référence humaine dans mes peintures, à la réflexion trop anecdotique. Après cette première expérience picturale, j’ai créé des bas-reliefs en assemblant des formes simples en carton peint avec une texture qui rappelait les pastels gras. J’aurais souhaité les transformer en de très grandes installations murales en bois, mais le projet était malheureusement trop coûteux et j’ai dû l’abandonner. J’ai alors décidé de dessiner des installations imaginaires. Ces dessins ont été le préalable aux projets de peintures que tu as vus aux Beaux-Arts.

 

 

 Graphite sur papier, 70 x100 cm, 2016

 

 

 

Des peintures avec des formes architecturales. D’où te vient ce goût pour l’architecture et les mondes urbains ?

 

Je suis née et ai grandi à Paris. Quand nous étions petits, nous prenions le métro pour aller au parc. Mon univers était très urbain. Je suis impressionnée par ce que l’homme construit en pensant marquer durablement le paysage. L’architecture est pleine d’idéaux contrariés ! Pour l’interview, nous nous sommes retrouvées au centre Pompidou qui, si tu regardes bien, tombe déjà en lambeaux alors qu’il n’est pas si ancien.

 

 


La bâche sur laquelle tu peins est celle que l’on utilise sur les chantiers et rappelle l’univers de la construction. Est-ce un choix essentiellement esthétique ou entretient-il aussi un lien étroit avec le sujet de ta peinture ?

 

 

C’est un choix à la fois pratique, esthétique et en rapport avec mon sujet. J’avais commencé à peindre sur des toiles, mais l’envie de représenter des architectures quasiment à taille humaine m’aurait imposé de travailler sur des châssis de grande taille à l’image d’une peinture très classique. J’avais envie d’un matériau plus brut. J’aimais aussi le contraste entre la souplesse de la toile de bâche et la rigidité des volumes peints. La bâche est colorée ; elle influe sur ma palette, contrairement à une toile blanche. Elle a une existence propre, bien au-delà d’un simple support. Je la laisse d’ailleurs transparaître dans mes peintures.

 

 

 

 Acrylique sur toile de bâche, 300 x 300 cm, 2017

 

 

 

Tu pourrais travailler dans la rue, sur un mur par exemple ?

 

Oui, ça me plairait beaucoup. J’ai des bâches peintes dont je ne sais que faire et pensais justement que je pourrais les accrocher sur des échafaudages. Ce serait une belle façon de les faire vivre, plutôt que de les laisser dormir dans mon atelier. Que les intempéries les dégradent ne me dérangerait pas, au contraire. Mes tableaux mettent en scène des ruines !

 

 

 

On dirait presque des décors de théâtre...

 

Ma mère était maquilleuse pour le théâtre. Pendant les vacances, mes frères et moi avons passé énormément de temps dans les ateliers, de grands espaces encombrés de plein de choses dans lesquels on fabriquait les décors. Les ateliers sont les lieux où je me sens le plus chez moi.

 

 

 

Tes tableaux me font penser à certains arrières-plans d’oeuvres du quattrocento. Un décor permet de se projeter dans un temps passé ou rêvé. Comprends tu ce sentiment ?

 

Oui, complètement ! J’adore les fresques de Fra Angelico, Giotto, etc... et la façon dont le temps y a marqué son empreinte. L’usure du temps me touche beaucoup. Je trouve ça très très beau.

 

 

Fresque de la vie de Saint François d'Assise, panneau 5 (François renonce à tout bien terrestre, malgré la colère de son père, et se réfugie dans les bras de l'évêque Guide), Giotto, ca 1290

 

 

Tu évoquais la représentation des ruines. T’intéresses-tu aux peintures de ruines de la fin du 18ème siècle ? On a pu en voir de très belles lors de l’exposition sur Hubert Robert au Louvre il y a deux-trois ans.

 

Oui, j’aime beaucoup toute cette période de découvertes des vestiges antiques, d’Herculanum notamment.

 

 

Tu m’as aussi dit que l’on évoquait souvent Chirico en regardant tes peintures. Il y a une dizaine d’années, une grande rétrospective avait été organisée au Musée d’art moderne de la ville de Paris. Aux premières salles consacrées aux peintures métaphysiques qui ont fait sa renommée se succédaient d’autres remplies de reproductions d’oeuvres du passé. Ce passage d’une avant-garde moderniste à ces copies et pastiches était très déconcertant.

 

Chirico est un des premiers peintres auxquels je me suis intéressée, du moins dans sa période métaphysique car tu m’apprends l’existence de son évolution picturale. Les gens l’évoque souvent en regardant ma peinture. Je pourrais également citer Paul Delvaux, mais je me sens en fait plus influencée par les architectures que par la peinture. Nombreuses sont mes sources d’inspiration dans ce domaine : Rem Koolhaas, Alvaro Siza, Ricardo Bofill, les ruines antiques ou encore l’architecture fasciste italienne. Je pense à l’instant à un bâtiment romain - le Colisée carré - construit pendant la période fasciste ou à un centre d’astronomie construit au 18ème siècle par un maharadja à Jaïpur (Yantra Mandir, également connu sous le nom de Jantar Mantar). Complètement fascinant. J’ai consacré mon mémoire des Beaux-Arts à l’architecture de Rotterdam. Détruite en 1940, elle devait initialement être reconstruite selon la logique fonctionnaliste, mais le choix s’est finalement porté vers un urbanisme et une architecture structuralistes à échelle humaine.

 

Vue de Yantra Mandir, Martin Hurlimann, photogravure, 1928

 

 

As-tu parcouru les différentes villes nouvelles d’Ile-de-France ? Tu peux y voir, à Cergy-Pontoise notamment, une mise en pratique parfois brutale des théories fonctionnalistes telles qu’héritées de la charte d’Athènes avec une dissociation des différentes fonctions – déplacement, habitation, travail – de la ville.

 

Non, je n’y suis jamais allée mais j’aimerais beaucoup. Je voudrais aussi aller voir des quartiers comme celui de Ricardo Bofill à Noisy-le-Grand.

 

 

Tu trouveras aussi des quartiers créés par Bofill à Cergy Pontoise et Saint Quentin en Yvelines, deux villes nouvelles que tu dois absolument parcourir. Certains films de Rohmer comme Les nuits de la pleine lune ou L’amie de mon amie t’en donneront un avant-goût. Leur tournage est en plus contemporain du début de ces villes.

 

J’ai vu beaucoup de films de Rohmer. Je me souviens effectivement des Nuits de la pleine lune.

 

Image extraite de L'ami de mon amie, Eric Rohmer, dernier volet du cycle Contes et proverbes, 1987.

Les colonnes de Saint-Christophe de Ricardo Bofill sont visibles en arrière-plan.

 

 

Comment appréhendes-tu l’architecture ? En te baladant ? A travers des photos ? En lisant des livres ?

 

Un peu tout ça. J’ai beaucoup lu Rem Koolhaas, notamment. Lorsque je me promène, je ne prends pas de photo. Seuls mes souvenirs me guident. Quand j’arrive dans un nouvel endroit, je regarde attentivement l’architecture et la façon dont fonctionne la ville. Je viens d’emménager à Aubervilliers, à la limite de Saint-Denis. Pour y aller, je longe le canal Saint Denis dans un très beau paysage industriel. Je scrute les entrepôts, les cheminées …

 

 

Diptyque, acrylique sur toile, 200 x 100 cm, 2019

 

 

 

As tu pensé à te mettre en relation avec des architectes pour des projets communs ?

 

A chaque fois que je parle avec des architectes, je me prête à penser que j’aurais peut-être dû l’être, mais j’écarte vite cette pensée : je n’ai pas leur rigueur ! J’aime jouer avec l’architecture, sans en subir les contraintes… Je suis très contente de peindre mes fausses architectures. Quant à travailler sur des projets communs je serais très enthousiaste d'imaginer des installations urbaines, entre architecture et sculptures par exemple.

 

 

T’intéresses-tu aux architectures utopiques ?

 

Oui, bien sûr ! A la Piranese, par exemple. Rem Koolhaas, dans New-York délire (New-York Délire, un manifeste rétroactif pour Manhattan, 1978) évoque ces architectures mégalomanes qui ne sont jamais sorties de terre. L’architecture traduit la folie de l’homme. Elle dit tellement de l’humanité.

 

 

 

 

Tes compositions architecturales sont colorées. La couleur semble y tenir une place particulière.

 

Dans mon croquis préalable réalisé au crayon à papier, je m’attache d’abord à créer la composition sans aucune couleur ni valeur de gris. La couleur vient ensuite compléter la composition. Je ne les choisis pas parce qu’elles me plaisent mais parce que je les trouve justes dans cette composition.

 

 

Les couleurs sont au service de la composition.

 

Oui, la couleur apporte l’ombre et la lumière et, à travers elles, les différents plans de la composition. C’est ce qui la fait vibrer. Je travaille par couches successives et le tableau évolue donc tout au long de sa réalisation. Une première couche de rouge peut se transformer en gris. Trouver les justes nuances relève d’un véritable casse-tête !

 

 

 

 Acrylique sur toile de bâche, 300 x 400 cm, 2018

 

 

 

Tu travailles avec de la peinture acrylique ?

 

Oui, comme je peins par couches successives, ça me permet de travailler rapidement. A l’huile, ça serait beaucoup plus long. Malgré cette contrainte technique, je souhaiterais un jour m’y mettre. Ce sera la prochaine étape ! Quelle que soit la technique, j’aime peindre. Prendre un pinceau et frotter sur le support est jouissif.

 

 

Tu pratiques également la céramique, en créant des volumes aux couleurs pop.

 

J’ai commencé la céramique en troisième année des Beaux-Arts en réalisant des tableaux et des volumes. J’avais depuis longtemps envie de créer des lampes et une amie, en voyant mes céramiques aux couleurs acidulées, m’a conseillé d’y mettre une ampoule. Aucune réflexion ne présidait à la réalisation de ces lampes. Seul l’amusement me guidait, comme une récréation, qui tranchait par rapport au caractère très réfléchi de mes peintures. Au fur et à mesure, je me suis aperçue qu’elles empruntaient une forme sculpturale et que leur fonction de lampe n’était sans doute pas leur principale identité.

 

 

Série de lampes réalisées en céramique. Cliquer sur chaque image pour l'agrandir.

 

 

En les regardant, on pense notamment au mouvement Memphis.

 

Oui, j’aime beaucoup le travail d’Ettore Sottsass, mais les couleurs de mes lampes vont doucement évoluer vers d’autres palettes qui me ressemblent plus !

 

 

J’aimerais enfin évoquer le dessin. Mon blog lui est consacré, après tout !

 

C’est un outil primordial, la première étape à tout travail, la façon dont les formes se mettent en place, la composition s’organise. Mes dessins sont très simples : du crayon à papier sur une feuille ou un simple carnet. Je travaille par étapes, passant du dessin à un autre médium, que ce soit la peinture ou la céramique… J’ai besoin de rituels. Travailler sur le même support – une feuille de papier en l’occurrence - du début à la fin du processus créatif m’angoisse. Je ne mets dans le dessin aucune expression sensible. Il a une fonction avant tout. C’est la seule façon pour moi de l’aborder sereinement, avec souplesse, sans pression.

 

 

Le dessin est le préalable mais peut aussi être une œuvre en soi. J’ai le souvenir de dessins colorés qui n’étaient pas de simples croquis mais des dessins aboutis.

 

Je n’avais alors pas suffisamment d’espace pour travailler. J’ai dessiné sur du papier pour cette raison essentiellement, mais j’ai conçu cette série comme des petites peintures. Dessiner est un exercice compliqué pour moi !

 

 

Crayons de couleur sur papier, Cliquer sur chaque image pour l'agrandir.

 

 

 

Terminons par tes projets…

 

Je prépare actuellement une exposition qui me sera consacrée en novembre prochain dans une galerie madrilène. Sinon, je ne me sens pas pressée ! J’y vais tout doucement, à mon rythme. Je vais peindre de nouvelles bâches, continuer mes lampes et me mettre à la peinture à l’huile...

 

 

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