Marie Jacotey, la couleur mouvementée

17/09/2019

 

 

Marie Jacotey dessine des jeunes gens à l'étrange beauté, dont l'apparente immobilité se détache de leur décor coloré, que l'on croirait en mouvement. Les motifs habitent les lieux, enveloppent les corps, les protègent presque de la solitude qui paraît les étreindre. A l'image de la jeune et talentueuse artiste, qui pose sur ses contemporains, un regard cru mais bienveillant. 

 

 

 

Tu réalises en ce moment un film d’animation au studio de production Miyu, Filles bleues, Peur blanche. Je ne connaissais pas cette corde à ton arc ! Comment ce projet est-il né ?

 

L’envie de réaliser un projet d’animation est assez ancienne. Lola Halifa-Legrand avec qui je réalise le film avait écrit une première version du script il y a trois ans, mais le projet a réellement démarré quand nous avons rencontré Emmanuel-Alain (Raynal, qui dirige Miyu Productions) par l’intermédiaire de Ugo Bienvenu, un génie du dessin et de l’animation. C’est une chance de pouvoir réaliser un premier court métrage dans de un cadre professionnel.

 

 

 

T’es-tu initiée aux techniques de l’animation ?

 

Lola et moi avons découvert le milieu et le medium de l’animation avec émerveillement et une surprise qui ne cesse de se renouveler. Je n’anime pas moi-même mais j’ai appris à me servir superficiellement du logiciel TV Paint pour élaborer le board animé et c’est également celui que les animateurs utilisent pour produire le film.

 

Image extraite du film d'animation Filles Bleues, Peur Blanche, 2019


 

 

Qu’est ce qui t’a donné l’envie de donner vie à tes dessins ? Même fixes, ils sont très vivants…

 

J’ai toujours été fascinée par le cinéma d’animation mais je ne m’y serais pas risquée si Lola ne m’avait pas donné l’envie et la motivation de le faire.

 

 

Ce goût pour le cinéma d’animation s’incarne-t-il en des auteurs ?

 

J’avoue connaître peu d’auteurs dans ce domaine. En revanche, la technique de mise en mouvement des dessins me fascine. J’aime la plasticité de cette technique et suis curieuse des applications très diverses qu’on peut lui donner. L’animation en est une fascinante pour les diverses dimensions qu'elle met en jeu simultanément, de temporalité, de spatialité,  de fiction, etc.

 

 

L'animation est fascinante, presque magique tout en étant, comme tu l’évoquais, très technique. Il n’est donc pas si fréquent que les dessinateurs s’y aventurent.

 

Quand nous avons démarré ce projet, nous avons eu la chance, Lola et moi, d’être complètement ignorantes de la masse de travail que cela représentait. C’est une véritable machine de guerre !

 

 

Douze images par seconde (et même parfois vingt-quatre), c’est une école de patience !

 

Pour réaliser le projet, j’ai quitté Londres où je résidais depuis huit ans pour m’installer quelques mois à Paris. Juste avant de partir, j’avais calculé qu’il nous faudrait réaliser environ 10.000 dessins pour produire une dizaine de minutes de film. Ce calcul était en réalité très sous-estimé car il ne prenait pas en compte les roughs. C’est un engagement très prenant auquel j’aurai consacré presque une année.


 

What I have done, crayon de couleur sur papier, 2016

 

 

Les relations amoureuses sont un thème fréquemment abordé dans tes dessins et sont, je crois, aussi le thème de ton film.

 

Lola et moi avons beaucoup discuté avant qu’elle ne se lance dans l’écriture du script. Le thème exploré - la jalousie amoureuse – entre effectivement en résonance avec mon travail, même si je n’avais jamais abordé ce sujet. Les nœuds qui se créent dans les relations intimes entre un homme et une femme m’intéressent particulièrement. Dans le film, Lola a donné à ce sujet une dimension fantastique, en campant une jeune femme animée par un profond sentiment de jalousie kidnappée par une horde d’amazones dont les visages empruntent les traits des ex de son amoureux.

 

Dans tes dessins, les personnages apparaissent souvent solitaires, dans une forme d’interrogation ou d’errance.

 

J’aime représenter des personnages qui réfléchissent à leur vie, dans une forme de repli sur soi. La solitude est propice à cette introspection. Dessiner m’aide à comprendre les ressorts complexes des relations humaines. J’appréhende le dessin comme une forme d’écriture, un moyen de décrypter des situations de vie souvent difficiles à cerner.

 

 

Tu m’as indiqué que tes dessins n’étaient pas autobiographiques. Ils sont en revanche peuplés de jeunes gens.

 

Mes dessins ne sont pas purement autobiographiques mais sont en revanche le fruit de ce que j’observe dans mon entourage. A ce titre, les jeunes femmes me ressemblent, évoluent dans le même milieu et vieillissent avec moi. Les animateurs avec qui je travaille chez Miyu m’ont récemment fait remarquer que les traits de certains personnages du board dessinés il y a deux ans avaient changé avec le temps !

 

 

 

Freya for London Underground 2, pastel sec sur carton, 56x40 cm, 2018

 

 

 

En contrepoint à la mélancolie qui affleure dans certains de tes dessins, les couleurs y sont souvent très gaies et chatoyantes. Quand je t’ai croisé chez Miyu, tu travaillais avec des crayons Faber-Castell Polychromos à la très forte densité colorée.

 

La couleur est un besoin instinctif et primaire. Je l’ai toujours adorée depuis l’enfance. J’associe les couleurs de façon très naturelle dans mon quotidien. L’autre jour, par exemple, une belle harmonie de couleurs s’est dessinée en étendant mon linge sur l’étendoir. Ca m’a fait très plaisir.

 

 

Je suis comme toi très sensible aux couleurs et j’en apprécie souvent la beauté dans mon quotidien sur des affiches déchirées, un foulard, un arbre, des pierres ou que sais-je encore.

 

Dernièrement, je me suis mise au pastel sec et j’ai commencé à travailler avec du blanc. Mais là aussi, ce sont des blancs colorés de nuances de jaunes, bleus...

 

You my angel, pastel sec sur papier, 78x56 cm, 2018

 

 

Les blancs sont d’une infinie variété ! Il suffit d’aller chez Farrow & Ball (fabricant de peintures et de papiers peints) pour s’en rendre compte : tu peux en acheter quelques dizaines de nuances ! J’établis un lien entre ce goût des couleurs et les motifs très nombreux (et très beaux) dans tes dessins. En France, la culture du tissu est malheureusement moins vivace qu’en Angleterre.

 

Les arts décoratifs sont très présents en Angleterre, beaucoup plus qu’en France où j’ai l’impression qu’ils sont moins mis en avant, notamment dans l’art contemporain. Une distinction nette semble établie, loin de ce que les anglais appellent le « craft ». Le travail textile – comme des méthodes d’impression anciennes, la sérigraphie par exemple – m’y parait plus naturellement utilisée dans l’art contemporain. En France, cela revient timidement depuis quelques années.

 

 

Stay gold, impression digitale sur velour, 2017

 

 

Oui, une exposition consacrée à Sheila Hicks s’est d’ailleurs tenue à Beaubourg l’année dernière. Je crois que pendant longtemps, on a assimilé cet art textile à une génération d’artistes exilés dans le Larzac avec leur métier à tisser et leur tour de potier au début des années 70. La céramique a d’ailleurs subi le même sort que la tapisserie et sort depuis peu elle elle aussi du purgatoire… Heureusement, les modes changent. Ton amour du textile a-t-il des racines familiales ?

 

J’ai toujours aimé les tissus et comme beaucoup de jeunes filles, j’ai fabriqué des vêtements pendant mon adolescence. Mes deux grands-mères travaillaient dans le textile. Ma grand-mère paternelle avait un atelier de broderie qui restaurait des tapisseries et ma grand-mère maternelle donnait des cours de tissage. Elle a réalisé de très nombreux tapis dont certains exposés sur les murs du bureau de mon grand-père. Chacun de ses petits-enfants en a reçu un à la naissance. Je l’ai beaucoup vue tisser. Aux Arts Déco, j’ai hésité à suivre les enseignements du département Textile, mais j’ai finalement choisi le département Image Imprimée. Mes parents et mon grand-père maternel étaient architectes et dessinaient beaucoup.

 

 

Tes dessins sont parfois accompagnés de paroles ou de mots.

 

Dans mes séries plus anciennes, j’écrivais beaucoup sur mes dessins. Moins maintenant, mais le texte reste très important à mes yeux. J’ai de nombreux carnets dans lesquels j’écris ou dessine indifféremment, pour noter des idées. Ce n’est ni de la fiction, ni du journal intime per se, mais une manière de collectionner des impressions et des souvenirs comme de la matière à utiliser plus tard dans mes pièces en gestation.

 

Extrait de Ghost World de Daniel Clowes, édition originale Vertige Graphic. Publié en France aux excellentes éditions Cornélius.

 

 

Quel lien entretient ton travail avec la bande dessinée ? Que penses-tu  des livres de Nine Antico ?

 

J’aime beaucoup son travail même si je ne le connais que de loin et de manière superficielle. Il me semble qu’on a travaillé sur des sujets assez similaires, elle me semble tournée vers une forme de spleen adolescent à la façon de Ghost World de Daniel Clowes, livre qui m’a personnellement beaucoup influencée. La bande dessinée m’intéresse, mais j’entretiens un rapport plus intime avec la littérature. La découverte de l’œuvre de Marguerite Duras à l’adolescence m’a véritablement foudroyée et pendant longtemps accompagnée.

 

 Extrait de Hiroshima, mon amour, Alain Resnais, scénario Marguerite Duras, 1959

 

 

Duras a également créé une importante oeuvre cinématographique. Le cinéma est-il aussi une source d’inspiration ?

 

J’adore le cinéma de la même façon que j’aime lire : la manière qu’a la fiction de montrer la vie me parle. Paris a une très forte culture cinématographique ; j’y allais beaucoup lorsque j’y habitais, beaucoup plus rarement avec regret en m’installant à Londres.

 

 

Tu évoques souvent la notion d’empathie. Quel lien établirais-tu entre cette sensibilité particulière et tes dessins ?

 

Je suis curieuse des gens. Même quand mes dessins représentent des décors ou des paysages, ils sont habités par l’homme : des fleurs dans un vase, un objet posé sur une étagère…

 

 

The gold room, pastel sec sur papier japon, 27x22 cm, issu de la série Wild love me, 2018

 

 

Aimes-tu observer, te poser dans un endroit et regarder ?

 

Oui, je suis une grande observatrice, même si cela ne se voit pas toujours car je suis très extravertie. J’aime les gens et en rencontre beaucoup, de cercles très divers qui ne s’entendraient pas forcément entre eux. Cette diversité et les interrogations qu’elle suscite me plaisent. Je suis extrêmement curieuse de la vie des gens. Dans le métro, j’adore écouter les conversations. Je ne sais pas d’où ça me vient !  Il n’y a pas aucune malveillance de ma part. C’est une curiosité pleine d’amour, parfois mal vue en France.

 

Needy as hell, série Be young, be wild, be desperate, 23x18 cm, 2013

 

 

Oui, c’est vrai. Les français sont très méfiants. J’aime aussi regarder les petits détails, en apparence insignifiants, de la vie quotidienne. On y découvre de très jolies choses. J’ai une anecdote parmi d’autres à ce sujet. Une histoire de couleurs. J’étais dans le bus 39 confortablement assise tout au fond, lorsqu’un couple d’un certain âge s’est assis non loin de moi. Ils venaient de faire des emplettes ; la femme portait un sac jaune avec un lettrage bleu, l’homme un sac bleu avec un lettrage jaune. Je leur ai fait remarquer à quel point ils étaient bien assortis. Cette harmonie colorée renvoyait évidemment à l’harmonie de leur couple et, passée la surprise, leurs visages se sont illuminés. C’était une très jolie scène !

 

C’est vrai, c’est beau. J’aime aussi ce genre de détails qui paraissent donner un sens à la vie. L’empathie donne le sentiment de pouvoir appréhender une part de la complexité humaine, mais je me sens aussi souvent dépassée. Je peux passer des heures à décortiquer une situation avec des amis, sans parvenir à la comprendre.

 

 

Quels types de situation ?

 

Décortiquer les mécanismes souvent très complexes des relations de couple, par exemple. Pourquoi et comment certains restent ensemble, d’autres se quittent ? À quel point les couples peuvent être dysfonctionnels et beaux à la fois. On en arrive souvent à dire tout et son contraire dans une même conversation.

 

 

Tu dessines beaucoup de corps dénudés. Des filles, mais – m’as-tu dit - de plus en plus d’hommes également. Vois-tu une différence dans la représentation des corps féminins et masculins ?

 

Oui, je trouve bizarrement la représentation d’un corps d’homme beaucoup plus intime que celle d’un corps de femme nu. J’ai longtemps pensé que la nudité féminine m’était plus facile à représenter parce que je suis moi-même une femme, mais cette croyance me semble en réalité liée à l’omniprésence des femmes blanches nues dans l’histoire de l’art occidental.

 

 A morning amongst millions, 29,6x20,9 cm, stylo feutres sur papier, 2018

 

 

 

L’art occidental est effectivement envahi de femmes nues, à tel point qu’on ne regarde souvent même plus cette nudité.

 

Oui, c’est vrai. J’ai plus l’impression de parler de mon intimité lorsque je représente un homme nu que lorsque je représente une femme nue. C’est ce que je vois d’ailleurs le plus dans mon intimité en tant que femme hétérosexuelle ! Cette représentation est maintenant plus présente dans l’art contemporain, mais elle reste encore marginale. J’ai mis du temps à m’autoriser ces descriptions d’hommes car elle touchait paradoxalement en apparence à des choses très personnelles. La sensualité des corps me passionne et mes dessins deviennent moins évidemment provocants et sexuels qu’il n’y a quelques années.

 

 

Tu évoquais tout à l’heure l’intérêt porté aux diversités de pratiques que permet le dessin. Je crois que tu as publié plusieurs livres.

 

Oui, deux. Dear Love Who should have been forever mine, un livre à deux voix, celles d’un homme et d’une femme qui entretiennent une correspondance à la suite de leur rupture. Et, plus récemment, Nights of Poor Sleep, un recueil de poèmes de Rachael Allen sorti au moment de mon solo show Morning Defeats à la galerie Hannah Barry. Rachael a écrit des poèmes inspirés de mes dessins, à partir desquels j’ai refait une série de dessins, comme une sorte de téléphone arabe.

 

Dear Love Who should have been forever mine, 2015

 

 

Tu étais aux Arts Déco avec Pierre Seinturier et Yann Kebbi…. Certaines années semblent sortir du lot.

 

Travailler au contact de Pierre et de Yann a créé une émulation, m’a fait progresser. Pareil pour Ugo Bienvenu, dont je connaissais le travail sans l’avoir encore à l’époque rencontré. C’est une belle génération d’artistes. Nous nous sommes aussi beaucoup soutenus.

 

 

Cette émulation s’est créée avec bienveillance.

 

Quand je suis arrivée au Royal College of Art à Londres, notre tuteur nous a livré deux conseils : ne pas avoir peur d’entreprendre des choses seuls et prendre conscience que les gens de notre génération seront une force et un moteur dans notre travail. Mon expérience n’a pas démenti ce conseil. Le film que je réalise chez Miyu en est d’ailleurs une parfaite illustration, une histoire d’entraide et de collaboration puisqu’il n’aurait jamais existé sous cette forme sans le soutien initial d’Ugo.

 

 

Ta galerie londonienne Hannah Barry te représente depuis quelques années maintenant. Qu’en est-il en France ?

 

Hannah Barry me suit depuis maintenant quatre ans. Elle a récemment présenté mon travail à Miami, lors de Nada art fair, une foire de jeune galeries et artistes émergents. J’étais très heureuse de faire partie de cette foire. En France, j’ai été exposée au Salon de Montrouge et à Drawing Now il y a quelques années, mais je fais pour le moment pas encore parti des circuits parisiens.

 

 

Troubled, crayon de couleur sur papier, 24,5x18,5 cm, 2016

 

 

L’économie mondialisée fait parfois oublier que les projets se créent souvent à un échelon très local.

 

Et c’est logique : on rencontre les gens que l’on rencontre parce que l’on est présents physiquement à un endroit.

 

 

Quels sont tes prochains projets ?

 

L’animation a capté une grande partie de mon énergie pendant les derniers mois et j’ai aussi passé beaucoup de temps à redécouvrir Paris. Cette pause fait naître en moi un désir renouvelé pour ma pratique individuelle du dessin. Dès que le film sera terminé, je me concentrerai donc à nouveau sur cette pratique et travaillerai à la production d’un nouveau solo show à New York pour Mars 2020.

 

 

Retourneras-tu vivre à Londres, une fois le film terminé ?

 

J’ai le projet d’aller travailler à Athènes dés Septembre comme de nombreux jeunes artistes en ce moment, la scène artistique semble s’y développer de manière très dynamique.

 

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