Moonassi, Autre Je

02/03/2017

Au College of Fine art de Séoul, Daehyun Kim a étudié les techniques traditionnelles et la philosophie est-asiatiques. Les dessins à l’encre de son alias artistique - Moonassi - dont l’équilibre, les nuances de noir et la justesse du trait sont d’une évidente beauté plastique créent une œuvre métaphysique source de réflexions et invitation à la contemplation.

 

Lui proposer de participer à l'exposition Autre Je était pour moi une évidence et je remercie tant Daehyun d'y avoir répondu favorablement que la galerie  24b de nous avoir prêté plusieurs de ses oeuvres.

 

Quand as-tu commencé à dessiner ? Que dessinais-tu ?

 

 Let you flow

 

Quand j’étais enfant, je me contentais de copier des personnages de dessins animés comme le font tous les enfants. Lorsque je suis entrée à l’université pour étudier l’art, je n’avais pas encore de thème propre comme d’autres étudiants qui peignaient déjà des sujets sérieux. J’hésitais car je pensais que ces sujets – trop abstraits - me dépassaient. J’ai alors décidé de commencer par ma propre histoire, de dessiner les sentiments qui m’animaient et les pensées qui m’habitaient. Dans cette perspective, j’ai utilisé des couleurs et des techniques qu’il me serait possible de dominer. C’est là qu’a commencé la série Moonassi.

 

As-tu suivi un apprentissage des techniques traditionnelles  extrême-orientales  et quelle place tiennent-elles dans ton travail ?

 The value of suffering

 

Le titre officiel (en anglais) de ma spécialité était 'oriental painting'. J’ai étudié les techniques de peinture traditionnelle ainsi que l’histoire de l’art des trois pays est-asiatiques : les encres chinoises, les peintures traditionnelles de paysages, les dessins au trait coréens ainsi que les couleurs minérales utilisées au Japon dans la peinture traditionnelle. Parallèlement à cet enseignement, j’ai étudié l’esthétique traditionnelle et l’histoire de l’art. Sur un plan technique, j’ai appris à manier l’encre et l’eau sur le papier, art très difficile à maîtriser avec de longs pinceaux.

 

Regarder tes œuvres est comme lire des pensées métaphysiques. Quelle place tient la philosophie dans ton art/ta vie ?

 

                                                                                                                  

Being for others

 

La plupart de mes dessins explorent la perception de la frontière entre Je et Autre. Je me sens proche de la philosophie bouddhiste et taoïste selon laquelle on ne peut accéder à la connaissance et à la conscience du monde que si l’on réalise qu’il n’y a pas de frontière entre les autres et soi. Mes dessins expriment souvent l’incapacité à passer au-delà de cette frontière.

 

Dessiner t’aide-t-il à appréhender l’altérité et à comprendre qui tu es ?

 

Me comprendre est une compréhension des autres. Je dirais même que c’est une façon de comprendre l’esprit humain. En tant qu’artiste, je crois plus important de susciter des questions porteuses de sens que d’exprimer quelles pourraient être les réponses. Le dessin m’aide à apaiser mon anxiété. Quand des sentiments négatifs m’envahissent, dessiner me permet de prendre du recul et de faire face à mes émotions.

 

As-tu été influencé par des artistes ?

 

Je pense que mes dessins ont été influencés par la peinture bouddhiste de la dynastie Goryeo (918-1392 NDLR). Quand je regarde la peinture du Met représentant le Bodhisattva, je m’émeus à l’observation du visage paisible de Buddha et ressens l’extrême sincérité du peintre à travers le raffinement de son trait. On en retrouve l’esprit dans mes personnages. Parmi les peintres occidentaux, j’aime les œuvres de René Magritte qui m’apparaissent comme des clés de compréhension du monde.

 

"The Water-moon Avalokiteshvara (Korean: Suwol gwaneum) is an iconographic type that was popular in Korea during the Goryeo period. She was worshipped for her ability to prevent calamities and diseases and to safeguard travelers on their journey. This painting shows the resplendently attired bodhisattva in three-quarter view, seated on a rocky outcropping above the waves. At the top is a diminutive moon, in which a hare pounds the elixir of immortality. At the bodhisattva’s feet, the dragon king leads a group of elegantly dressed miniature figures; behind them follow sea monsters bearing precious gifts. The boy pilgrim Sudhana (Korean: Seonjae dongja) stands at the lower right; his encounter with this deity, as recounted in the Avatamsaka (Flower Adornment) Sutra, provides the textual source for the scroll. The delicate and splendid gold-painted design on the robes of the deities is a noteworthy trademark of Goryeo Buddhist painting. Another is that the pigments were applied to both the back and front of the semitransparent silk, intensifying their hues and luminosity, though some have faded over time due to light exposure". www.metmuseum.org

 

 

You Pool

 

 

J’ai lu que l'acte de peindre était un moyen pour les lettrés d’atteindre la connaissance. Te sens tu proche de cette pratique ?

 

Dans le Bouddhisme Zen, les lettrés choisissaient la peinture comme une manière de méditer. Sur un plan technique, dessiner une belle ligne impose d’être exempt de trouble, d’anxiété, d’hésitation. Quand on regarde une œuvre calligraphique ou un dessin des Quatre Gentlemen (correspondant aux quatre plantes - orchidée, bambou, chrysanthème et prunier – souvent représentées et assimilées par les lettrés à des vertus confucéennes), on distingue le degré de spiritualité de son auteur. Le dessin à l’encre est une discipline personnelle. Je n’utilise pas le long pinceau utilisé par les lettrés, mais comme je cherche une sophistication et une pureté de trait, il me semble que je m’astreins à la même concentration. De cette forme de concentration qui clarifie l’esprit.                        

 

Y-a-t-il une raison au choix de ton nom d’artiste et y vois-tu un lien avec ton art?

 

The Moon I see

 

Plus jeune, j’écrivais et m’y attelais avec application, mais la relecture de ces écrits m’a confronté à un Je omniprésent dont je me suis fatigué. J’ai donc souhaité  aborder les choses différemment. Dans la doctrine bouddhiste, il existe le concept de « Mooah (無我) » qui est une sorte d’effacement de soi. 無 Moo signifie Rien ou Vide et 나 Na peut être traduit par Moi ou Je conscient.  'Moo-nah' est donc un « Vide/Gouffre en moi »*. Je pensais devoir m’abstraire de moi si je voulais raconter une histoire en laquelle l’on pourrait s’identifier.

 

 

* J'emprunte cette traduction à Damien MacDonald, Moonassi autour du Bodhisattva Avalokiteshvara in Dessiner l'invisible édité par la Fondation Mindscape en co-édition avec EBL éditions

 

 

Tes dessins sont principalement réalisés à l’encre. Est-ce une encre spéciale et utilises-tu un type de papier en particulier ?

 

Je n’utilise pas d’encre spéciale, juste celles que je peux facilement trouver dans les magasins spécialisés. Ces dernières années, j’ai commencé à utiliser diverses encres, notamment pour trouver différentes nuances de noirs ainsi que différents types de papiers adaptés aux encres choisies. Ma préférence va aux papiers qui n’accrochent pas quand j’y peins des lignes blanches. J’aime aussi utiliser les papiers asiatiques traditionnels qui absorbent bien l’encre.

 

Le noir et blanc est dominant dans ta palette mais tu les traites comme des couleurs. Tes différentes nuances de noir sont particulièrement belles.

 

 Part of Universe

 

Au départ, l’utilisation du noir me permettait de ne pas m’attarder à penser au choix des couleurs car je voulais consacrer mon temps à réfléchir au sujet. Au fil du temps, les gens m’ont demandé pourquoi je n’utilisais que du noir et je me suis aperçu qu’il était devenu une sorte de signature. Le noir ne représente pas une contrainte car il en existe une grande variété de nuances. Je n’en ai d’ailleurs pour l’instant utilisé que moins de 10%. L’environnement dans lequel j’ai grandi n’est sans doute pas étranger à ce choix. Il y a tant de publicités à Séoul que j’ai ressenti une sorte de fatigue à la vue d’un tel déluge de couleurs. Mon goût pour le noir s’est imposé assez naturellement.

 

Tu te trouves actuellement en résidence à Alvik, en Norvège. Quels y sont tes projets ?

 

Avant d’arriver en Norvège, je voulais rencontrer les norvégiens et parler avec eux du bonheur, écouter et comprendre leurs pensées à ce sujet puis dessiner ce que j’en aurais perçu. Maintenant que j’y suis, je suis submergé par la nature qui m’environne et exprime le désir de peindre des paysages. Je ne sais pas encore quelle forme cette envie empruntera…

 

Propos recueillis par Axelle Viannay

 

Pour découvrir les oeuvres de Moonassi, rendez-vous à la galerie Treize-Dix à partir du 9 mars 2017, Exposition Autre Je avec les artistes Anne Gorouben, Lisa Zordan, Yuki Kitazumi, Taku Bannai, Sarah Beth Schneider et Moonassi sous le commissariat d'Axelle Viannay

 

Les oeuvres de Moonassi sont par ailleurs visibles à la galerie 24b, 24 bis rue Saint Roch où une grande exposition monographique lui sera consacrée début 2018.

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