Guillaume Lavigne, La puissance picturale de l’intime




Par une matinée de grisaille dont seul Paris connaît l’étrange secret, je me suis rendue à l’atelier de Guillaume Lavigne, un lieu hors du temps situé à Ivry-sur-Seine, de l’autre côté du périphérique.


Il y flottait l’odeur familière de térébenthine et m’y attendait le café salvateur du matin, prélude à un échange d’une grande richesse.



Démarrer un entretien nécessite de tirer un premier fil. Pouvons-nous le dévider en évoquant tout d’abord ta grand-mère couturière, toi dont l’œuvre est peuplée de vêtements ?


Mes parents, mes grands-parents maternels et moi vivions dans la même maison. Ma grand-mère n’était pas couturière de profession, mais une pièce de la maison était entièrement consacrée à cette activité : machines, patrons, tissus et bobines de fil en était rempli… Je me souviens encore d’elle, cousant à la lumière du jour, quasiment du matin au soir, fabriquant avec une de ses amies des vêtements pour des ventes de charité.


Atelier d’Ivry-sur-Seine, Huile sur toile, 195 x 130 cm, 2021


Ce sont des images picturales que tu décris : une maison, la lumière du jour, une vieille dame qui coud…


C’était une grande maison complètement hors du temps, à Paris. Un intérieur à la Bonnard ou à la Vuillard, très pictural effectivement.

Les couturières, Edouard Vuillard, huile sur toile, 1890


J'ai comme toi connu ces grandes demeures bourgeoises, leurs codes et leurs rituels… Elles ont façonné notre regard, en résonance avec la peinture du début du 20ème et le cinéma des années 60-70.


Quand je revois les films de cette époque, je retombe dans l’enfance : l’ambiance, les couleurs. Je m’y sens chez moi.


Cela a forcément compté dans ton parcours de peintre. Quelle formation as-tu par ailleurs suivie ?


J’ai étudié aux Beaux-Arts de Paris de 1999 à 2004 dans l’atelier de peinture de Michel Gemignani, un professeur épatant, qui était l’un des derniers prix de Rome. Gemignani nous a transmis les techniques de la peinture, tout en nous laissant une grande liberté. Son enseignement a compté ainsi que ceux tout à fait classiques de dessin, morphologie, fresque que j’ai également suivis à l’Ecole. Je regrette rétrospectivement ne pas m’être ouvert à d’autres disciplines comme la sculpture – j’en suis un grand passionné – et la gravure.


Tu as reçu une formation académique en apprenant un métier. Tu as aussi, je crois, aiguisé ton œil en fréquentant régulièrement les musées avec ta grand-mère.


Ma grand-mère était géniale ! Elle m’emmenait dans tous les musées possibles. Elle adorait ça ! Son père et son mari étaient tous deux peintres amateurs. La peinture était là, très naturellement présente autour de nous.


Le Louvre me semblait être un livre inépuisable où l’on pouvait à chaque fois découvrir de nouvelles choses. Il l’est encore aujourd’hui ! J’y vais dessiner presque toutes les semaines et c’est à chaque fois aussi formidable. Un fil relie les différentes séquences de ma vie : tout se suit, sans rupture.

De dos, Huile sur toile, 116 x 81 cm, 2021


Alors continuons de tirer le fil en évoquant tes représentations de vêtements. Quand as-tu commencé cette série ?


J’ai commencé en 2004-2005. C’est une série que je continue encore à ce jour.


Ces vêtements sont habités ; ils pourraient être perçus comme des portraits de personnes non représentées sur la toile mais dont la présence est marquée par le volume de l’étoffe.


Ils marquent une présence en creux. Le vêtement m’offre la possibilité de peindre un portrait en ne gardant de la personne que les traces, avec toute la force de suggestion que celles-ci permettent. Le vêtement est une seconde peau. J’ai aussi toujours peint des natures mortes : un lien s’est créé entre la peau du fruit ou du légume et le manteau.

Aulx, Huile sur toile, 16 x 27 cm, 2020


L'argot utilise le mot pelure pour désigner familièrement un vêtement. Ce sont des vêtements essentiellement masculins, des uniformes notamment. Pourquoi ce choix ?


Je suis venu à l’uniforme après avoir peint des bleus de travail. L’uniforme militaire tombait sous le sens. Je suis passionné d’histoire et c’était aussi une façon de créer un lien entre cette passion et mon travail. Je suis fasciné par les vêtements codifiés, où tout élément - un galon, un bouton… - trouve une place et une justification particulière.


C’est aussi une matière picturale très riche. Le choix de l’uniforme permet de s’abstraire de l’anecdote. Ta peinture est figurative mais elle frôle aussi avec une forme d’abstraction.


Chaque élément qui compose un uniforme peut être perçu comme une abstraction et, en même temps, l’uniforme est là pour se signaler, donc signifier. A vrai dire, je n’ai jamais compris la frontière entre figuratif et abstrait ; elle ne m’intéresse pas. Un de mes peintres préférés est Jean-Pierre Pincemin parce qu’il est toujours à cheval sur les deux.


Nous évoquions le vêtement comme une présence en creux. Il y a par ailleurs plusieurs façons d’aborder l’étoffe : à travers les matières – l’histoire de l’art est riche de prouesses picturales à retranscrire telle soie ou tel velours … ou à travers son volume. C’est la dimension sculpturale du vêtement qui t’intéresse.


Oui, c’est exactement ça. Je ne m’intéresse pas au rendu de la matière elle-même mais au volume. Comme tous les peintres, j’entretiens un rapport complexe à la sculpture, mais cet art me passionne. Trois grandes sculptures comptent beaucoup pour moi - Le manteau d’Etienne Martin, le Balzac de Rodin et la Minerve Ingres-Athena que l’on peut voir au Louvre - trois œuvres qui entretiennent un lien puissant avec le vêtement. J’aime, dans la sculpture, l’énergie qu’elle dégage. J’aimerais qu’il émane la même puissance de ma peinture, que l’on puisse y sentir la touche, la sensualité de la peinture, que la matière soit vivante.

Etienne Martin, Le manteau, 250 x 230 x 75 cm, 1962, in Centre Pompidou


Je dirais que la matière de tes vêtements est la peinture elle-même. Une peinture essentiellement à l’huile ?


J’ai démarré à l’acrylique, mais je suis vite passé à l’huile, plus onctueuse. J’aime aussi beaucoup la gouache. Elle sèche plus lentement que l’acrylique et permet donc les reprises. Je peins alors sur papier. S’abstraire ainsi des contraintes du châssis et de la toile offre une liberté incroyable. Le papier est beaucoup moins inhibant et je travaille à plat, un terrain d’expression différent de la verticale.


Il y aurait une histoire de l’art à écrire par le seul prisme de la technique et des contraintes physiques, un des aspects fondamentaux de la peinture rarement abordés ou de façon périphérique. La gouache, permet aussi une luminosité. Tes rouge-orangés éclatent sur le papier. Est-ce différent à l’huile ?


Oui, les choses viennent très différemment dans la peinture à l’eau et dans la peinture à l’huile. Quand tu pratiques la peinture à l’huile, toute une histoire frappe à la porte !

Porte Orange, gouache sur papier, 21,5 x 17,5 cm 2022


La gouache serait-elle d’un abord plus primesautier ?


Oui, le terme me plaît beaucoup ! Je travaille souvent sur d’anciennes lithographies que je colle les unes aux autres avec du gesso pour donner des épaisseurs. Ce sont donc des papiers usagés, sur lesquels j’ai moins de scrupule à intervenir.


Qui aime le vêtement prête nécessairement une importance au support sur lequel il travaille. J’aime cette idée de fabriquer son papier à partir d’anciennes estampes.


(Guillaume me montre une série de gravures rehaussées de gouache posées sur une table représentant notamment la porte d’entrée vitrée de son atelier).

Persiennes (série)

1 - Eau-forte et aquatinte, 19,5 x 15 cm, 2021

2 et 3 - Gravure d’état rehaussée à la gouache, 19,5 x 15 cm, 2021


Après mon exposition à la galerie Orsay Paris (58 rue de l’Université, Paris) en fin d’année, je n’avais pas envie de repeindre tout de suite à l’huile et je me suis offert une récréation. Ce sont des épreuves d’état de gravures que j’ai rehaussées à la gouache, parfois aussi à l’aquarelle. Tous ces papiers étaient rangés dans des tiroirs et il était dommage de les laisser dormir.


(Guillaume me montre plusieurs dessins de sa série Les pénitents, qui représentent des personnages encapuchonnés d’un capirote) Comment le sujet, à connotation religieuse, des pénitents est-il apparu ?

Pénitent (Série, Ici 5), Huile sur toile, 46 x 38 cm, 2010


J’ai commencé cette série il y a un peu de plus de dix ans. Comment ce sujet – que je ne perçois pas forcément comme religieux - est-il apparu ? Je ne saurais exactement te dire. D’où vient l’inspiration si ce n’est une combinaison d’éléments épars souvent aussi inextricables qu’indicibles ? Après la représentation de vêtements seuls, ce sujet offrait la possibilité de peindre un vêtement habité sans que l’on voie le personnage. Une présence mystérieuse, ambiguë et un peu effrayante. D’un point de vue chromatique, cela offrait aussi une large liberté, les pénitents pouvant être représentés de toutes les couleurs, en les combinant le cas échéant sur le masque et la robe.


Ta palette se compose de couleurs sombres que viennent éclabousser des éclats de couleurs vives et lumineuses.


J’ai comme tous les peintres des couleurs favorites. Les terres de Cassel ou de Sienne, dans la série des pénitents, le gris – dont Manet est le grand maître - dans ma peinture à l’huile. Le jaune de Naples ou les rouges de Mars, de Garance ou encore le rouge vermillon français - la liste n’est pas exhaustive - me rappellent certaines couleurs des expressionnistes allemands qui ont beaucoup compté pour moi : Baselitz par exemple.


Le coing, Huile sur toile, 27 x 21 cm, 2017


J’aimerais évoquer le vêtement dans sa dimension intime. Rien de politique dans ton œuvre, bien loin de l’idée si répandue à l’heure actuelle selon laquelle l’art devrait nécessairement transformer la pensée, expliquer le monde ou exprimer des luttes.


Je n’ai rien à dire sur le ou la politique. Je comprends que des artistes en ressentent le besoin mais ce n’est pas mon histoire. Révéler le monde dans sa dimension poétique et sensible, oui, mais le monde dans sa dimension économique, sociale et politique, non.


La poésie me semble, en revers de cette hégémonie du politique, rarement évoquée dans les discours sur l’art contemporain. La compréhension du monde s’y nourrit d’explications politiques, éventuellement philosophiques, mais rarement littéraires, poétique ou romanesque. La peinture ne pâtit-elle pas de cette réduction ?


Je me sens bien dans le lien que tu établis entre peinture, poésie et romanesque. L’imaginaire tisse des liens et des rapports de sens entre les choses. Entretenir une suspicion à son égard attaque ce qu’il y a de plus intime en nous.


Nous avons évoqué la littérature, le livre et donc le papier. Les livres t’ont-ils amené à la gravure, un art dans lequel tu t’exprimes également ?


Oui, tout à fait ! Lorsque j’étais enfant, les gravures, notamment de Piranèse, et plus généralement le livre imprimé étaient un grand sujet d’étonnement. C’est pour percer ce mystère que j’ai voulu la pratiquer. Comment une matrice peut-elle ainsi répéter la même image ? Comment la lumière naît-elle de la réserve ? Tant que l’on n’est pas entré dans un atelier de gravure, tout cela reste abstrait et difficile de comprendre.


Piranèse, gravure dite "Le Pilier aux chaînes", planche XVI, arceri d'invenzione, 1761


Je suis bien d’accord avec toi et cet art reste encore pour moi un grand mystère ! Quand as-tu commencé à le pratiquer ?


Pendant mes études aux Beaux-Arts, j’ai pris des cours de lithographie. La gravure me semblait trop méticuleuse et j’aimais l’aspect brut de la pierre, le mythe de Sisyphe auquel je m’attaquais. J’aimais aussi beaucoup les artistes français qui la pratiquaient, comme Delacroix, Daumier ou Toulouse-Lautrec. C’est un peu plus tard, après les Beaux-Arts, que je me suis exercé à la gravure, un art bien différent de la lithographie. Leur cousinage est assez lointain et les gens qui les pratiquent fort différents. La lithographie se rapproche beaucoup de la peinture, la gravure (sur plaque de cuivre), du dessin. Une école de patience, à l’image des travaux d’aiguille.


Jalousies, eau-forte, vernis mou et aquatinte, 15 x 11 cm, 2021

La cravate, eau-forte, 29 x 21 cm, 2013. Un bel hommage à Domenico Gnoli

Serviette, eau-forte, aquatinte et pointe sèche, 40 x 30 cm, 2019


Comment navigues-tu de la peinture à la gravure ?


Il y a une continuité entre ces deux pratiques. Parfois je réalise même des gravures en rapport avec des peintures, juste pour voir ce que cela fait de passer de l’un à l’autre.


Mes gravures sont parfois le fruit de plusieurs techniques : six ou sept étapes successives de traits à l’eau-forte, auxquels j’associe aquatinte et passage de roulette. C’est un jeu de patience qui me plait beaucoup.


Lors de mes voyages, j’aime graver sur le motif. Je pars toujours avec de petites plaques de cuivre qui tiennent facilement dans la main pour réaliser des croquis ou des dessins plus élaborés.


L’art de l’estampe est un monde à part, mais tes gravures entretiennent un lien évident avec ta peinture : les matières, la frontière trouble entre figuration et abstraction… Nous approchons de la fin de cet entretien. Un dernier mot sur ton actualité ?


Une exposition est actuellement en cours à Lannion jusqu’à début avril, dans une très belle chapelle granitique du couvent des Ursulines édifié au début 17ème siècle. J’ai découvert cet espace il y a une quinzaine d’années en vacances et ai la chance d’y présenter une trentaine de tableaux.


Vue de l’exposition chapelle des Ursulines de Lannion, 2022

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