Anne Gorouben, Dessiner, lutter, vivre

11/03/2017

De l’atelier de Zao Wou-Ki fréquenté à l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris à la publication aux Cahiers Dessinés de 100, boulevard du Montparnasse, Anne Gorouben crée une œuvre intime, bouleversante où son histoire personnelle se lie à celle d’une humanité blessée, tentant d’apaiser ses peurs, de se frayer un chemin.

 

A l'occasion de l'exposition Autre Je qui débute le 9 mars 2017 à la galerie Treize-Dix, des dessins du Bonheur familial et de mon kafka seront réunis.

 

 

Le dessin me semble très lié à l'esprit de l'enfance. Dessinais-tu lorsque tu étais enfant ?

 

Je dessinais tout le temps et partout, même dans mes cahiers d’école. Beaucoup de personnages, beaucoup de couleur, au crayon et au feutre. Du bricolage également, des petits modelages. Quand j’allais chez des amis, je réalisais souvent un petit cadeau comme des mises en scène de personnages en fil de fer. C’était très joyeux pour moi. En 7ème, l’institutrice m’avait donné le droit de dessiner lorsque mon travail était fini et je dessinais ma classe. A l’adolescence, j’ai continué à dessiner mais je n’aime pas ces dessins au rotring, aux sujets morbides car j’y vois une trop grande stylisation des formes : je ne connaissais rien au dessin.

 

Tes parents t’encourageaient-ils à dessiner ?

Le bonheur familial, 2015

Mon père affichait mes dessins dans sa salle d'attente de pédiatre et ma mère m’encourageait toujours, même si par la suite me voir devenir artiste ne leur a pas été facile. Ma mère m’accompagnait chez Rougié et Plé et je ne manquais jamais de matériel. Je me souviens encore du grand carnet de dessin qu’elle m’avait offert pour occuper mon hospitalisation lors d'une petite intervention chirurgicale. Sur ce carnet, j'ai fait mon premier portrait au fusain, celui de mon grand-père maternel qui en était très fier. C’était un survivant : engagé volontaire pendant la seconde guerre mondiale, raflé, déporté à Auschwitz, puis à Dora, rentré par hasard, chance ou miracle... Ce n’est qu’en 1947 qu’il fut naturalisé. Mes quatre grands-parents s’étaient installés en France pour fuir les pogroms et ont totalement adopté leur nouveau pays. C’était des gens très courageux.

 

 

Ton œuvre est intimement liée à ta vie, notamment  familiale...

 

 

100, boulevard du Montparnasse, éditions Buchet-Chastel collection Les Cahiers dessinés dirigée par Frédéric Pajak, Paris septembre 2011

 

Ma petite enfance s’est déroulée dans  un petit appartement au 100 boulevard du Montparnasse, qui est devenu - presque 50 ans après - le titre d’un livre paru aux Cahiers Dessinés. J'en ai été la première surprise : je poursuivais mon travail sur le Journal de Kafka, quand un hasard m’a conduite à explorer l'histoire de ma famille pendant la guerre, l'enfance de mes parents et de ma tante, à imaginer mes grands-parents en pleine jeunesse et à m'interroger sur la transmission et le déni.

 

 

Lorsque nous avons déménagé tout en bas du boulevard dans un vaste appartement qui était aussi le cabinet de pédiatrie de mon père, cela a été très difficile. Nous n’appartenions pas au monde de la bourgeoisie française qui composait notre nouvel environnement. Je me souviens d’une  jeunesse sombre, tourmentée, sous la menace de mon propre effondrement et d'une peur indicible ressentie sourdement par tous les membres de la famille. Une inquiétude sans doute liée à l'histoire des exils et des guerres. Ma famille fonctionnait un peu en cercle étroit comme si elle formait une île, repliée sur elle-même, alors que quantité de patients circulaient dans la partie professionnelle de l'appartement.

 

 

Qu'as-tu retenu de ta formation aux Arts-Déco de Paris ?

 

Boris Taslizky, Riposte, 1951, Tate Modern

 

Je suis entrée à l’ENSAD en 1978 et y ai fait de très grandes rencontres : Boris Taslitzky qui m’a enseigné le dessin, Zao Wou-Ki qui a été mon professeur en section peinture et le critique d'art Pierre Cabane. J’avais rencontré Boris Taslitzky en première année car il donnait des cours de dessin ouverts à tous. Peu de temps auparavant, j’avais perdu mon grand-père maternel, fauché par un chauffard dans une rue en Israël qu'il visitait pour la première fois avec ma grand-mère. Boris m’a beaucoup transmis sur le plan humain. C’était un grand passeur, un professeur de dessin très rigoureux et un "mensh ", résistant, juif et communiste. Zao Wou-Ki, m’a fait découvrir ses propres gestes de peintre en intervenant si besoin sur mes toiles. C'était violent, magique.

 

Tu m’as indiqué avoir été diplômée en 1984. Qu’as-tu fait ensuite ?

 

Peu de temps après, j’ai découvert les pastels secs et les pastels à l'huile que j’ai parfois utilisés sur de très grands formats et de façon exclusive de toute autre technique pendant sept ans. En 1993, la corrélation de deux événements - une exposition à Berlin et l’ablation du sein de ma mère atteinte d’un cancer - m'a fait brutalement prendre conscience du rapport souterrain qu’entretenait pour moi le pastel et la "cendre". J'ai arrêté d’utiliser cette technique jusqu’à ce que je découvre l'œuvre de Paul Celan, dont la  "Todesfuge"   (Fugue de mort) qui m’a  bouleversée, sidérée et quasiment amenée à reprendre le pastel sec, la cendre. Un tableau de trois mètres de long dessiné au pastel, fusain, sanguine, à la fois sombre et lumineux, est né de ma rencontre avec le poème de Celan. J’ai appris qu’il était entré dans la collection du FRAC Ile-de-France en 1997 à Odessa où je résidais alors. En 2003, il a été exposé au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris.

 

Todesfuge, hommage à Paul Celan

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Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts

wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends

wir trinken und trinken

Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt

der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete

Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man

nicht eng (extrait de Todesfuge, in Mohn und Gedächtnis,1952)

 

Tu as aussi parcouru de nombreux lieux …

 

Oui, de nombreux pays et  résidences d’artistes, en Allemagne, Ukraine, USA... J’ai dessiné et peint Berlin, Dresde, Prague, La Rochelle, Odessa, New York, Marseille…

 

 Infini, La Rochelle, 1995

 

Ton travail est également très lié à l’écriture, tes propres écrits et ceux d’écrivains qui te sont chers.

 

Rilke, Proust, Kafka, Bach sont, je crois, quatre piliers de ma vie, de ma survie pourrais-je même dire. Je me sens très proche de Kafka dont j’ai dessiné des fragments du Journal dans la traduction de Marthe Robert : de langue allemande mais de nationalité tchèque élevé à Prague, juif sans être pratiquant, le corps et l'esprit souffrants, se sentant Autre dans le monde et envers lui-même. Il souffrait mais travaillait sans cesse, brûlait d’une énergie hors du commun et il était pour moi une preuve que l’on pouvait survivre et créer malgré la douleur… Je souffrais psychiquement (je souffre toujours, comme tu le sais, d'une maladie neurologique de la douleur) et  ressentir quasi physiquement dans le Journal que la beauté, la lumière pouvaient  jaillir d’un corps et d'un esprit si tourmentés,  d'un être si exigeant dans le travail de l'écriture, m’a fait beaucoup cheminer.

 

 mon kafka, édition Les Belles Lettres, collection Encre marine, 2015

 

 

La lutte me semble au cœur de ton travail et de ta vie…

 

Zao Wou-Ki, lavis encre sur papier, années 70

 

Oui, j’ai vécu et vit toujours en lutte, en tentant de faire face à mes difficultés  et autant que possible à celles des autres. Être une femme, peintre, juive a été compliqué à vivre. Je me suis souvent identifiée à Tonio Kröger, le personnage du roman de Thomas Mann, écrivain mélancolique  "...un bourgeois égaré au milieu des artistes". Pour lutter contre mon propre enfouissement, je dessinais et dessine encore, toujours. Je fais partie de ceux qui creusent dans le dessin, à la différence de Zao Wou-Ki dont les gestes étaient si aériens, si dansés. Je pose beaucoup d’ombres pour que la lumière apparaisse en contraste. C'est un combat permanent.

 Vivre ensemble, seul, Calais 2015

 

A partir de 2015, je suis allée régulièrement dessiner dans la "Jungle" de Calais avec les réfugiés, les rencontrer. Dans "Les fatigues de la guerre", un très beau livre sur un cycle de gravures de Watteau, l'historienne Arlette Farge analyse comment le peintre présente les effets de la guerre de 7 ans : la destruction des lieux, des familles, l'errance, la fatigue des corps et des âmes. Mon travail de Calais s’inscrit dans ce mouvement, je pense. Je suis allée partager l'attente, le froid, l'abattement et la joie. Entre 2015 et 2016, j’ai réalisé un ensemble de 150 dessins, beaucoup de portraits, que les réfugiés photographiaient et postaient à leurs familles et dont je leur rapportais des copies lasers dédicacées. Tous ces dessins attendent une exposition, une édition, comme ceux que j’ai réalisés pendant les 4-5 mois passés à Emmaüs Sainte Anne en 2000 et au SAMU social de Paris en 2005.

 

Et si nous parlions de l'avenir... Quels sont tes projets ?

 

Le bonheur familial, 2015

 

Ils sont encore liés au texte. J’écris et dessine actuellement la suite de 100, boulevard Montparnasse. Le livre est autobiographique tout en étant écrit à la troisième personne et sortira bientôt aux Cahiers dessinés. Et je souhaite retrouver ma peinture, au calme, à l'atelier.

 

Propos recueillis par Axelle Viannay

 

Pour découvrir les oeuvres d'Anne Gorouben, rendez-vous à la galerie Treize-Dix à partir du 9 mars 2017, Exposition Autre Je avec Moonassi, Lisa Zordan, Yuki Kitazumi, Taku Bannai, Sarah Beth Schneider et Moonassi sous le commissariat d'Axelle Viannay

 

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