L'indestructible Struwwelpeter


J’étais toute jeune lorsque mon père me montra pour la première fois Der Struwwelpeter, livre bien connu en Allemagne mais plus confidentiel en France, écrit et illustré en 1844 par le Docteur Heinrich Hoffmann (1809-1894) pour son fils, alors âgé de trois ans.


Paru en 1845 à l’initiative de son ami éditeur Zacharias Löwenthal, le livre ne comportait alors que cinq histoires et avait pour titre Lustige Geschichten und drollige Bilder mit 15 schön kolorierten Tafeln für Kinder von 3-6 Jahren (Histoires drôles et images cocasses avec 15 jolis tableaux colorés pour les enfants de 3 à 6 ans). Hoffmann qui aimait les jeux de mots y apparaissait alors sous le pseudonyme Remerich Kinderlieb (littéralement « qui aime les enfants »).


Devenu Struwwelpeter (nom du personnage hirsute et griffu de la couverture) en 1847, l’ouvrage se compose d’histoires - dix depuis la 5ème édition - mettant en scène de jeunes enfants turbulents et indociles payant de cruelles punitions le prix de leur désobéissance.



La narration est le premier élément de cette réussite.



Certes, la violence avec laquelle le message éducatif y est parfois délivré surprendra le lecteur contemporain, mais Hoffmann se place volontairement dans un registre non réaliste, faisant intervenir animaux, personnages de conte et humour noir. « Le livre est là précisément pour susciter des représentations déraisonnables, horribles, exagérées… (…) Pour l’enfant, tout est merveille… (…) celui qui a su sauver une partie de son âme d’enfant depuis l’aube embrumée de ses premières années jusque dans sa vie d’adulte, celui-là est un homme heureux ! », écrira-t-il dans la Postface ajoutée à l’édition du jubilé en 1876. C’est d’ailleurs la déception de ne trouver que d’ennuyeux ouvrages illustrés destinés à l’édification morale des enfants, qui conduisit Heinrich Hoffmann à en concevoir un de différente facture.


Les histoires de Struwwelpeter sont composées sous forme de comptines à rimes, simples, rythmées et souvent cocasses. Je n’ai pas pratiqué l’allemand depuis le lycée et suis très loin de tout comprendre mais il suffit de parcourir les histoires pour en jauger l’inventivité et l’humour caustique. Heinrich Hoffmann, médecin psychiatre pionnier dans le traitement des maladies mentale, notamment infantiles, était aussi réputé pour son humour : « Miau ! Mio ! Miau ! Mio ! », scandent par exemple des chats en guise de refrain, témoins des bêtises de la jeune Pauline qui joue imprudemment avec un briquet et en succombera. Kaspar s’entête tant à ne pas manger sa soupe - « Ich esse keine Suppe ! Nein ! Ich esse meine Suppe nicht ! Nein, meine Suppe ess’ ich nicht ! » - qu’il en maigrit jusqu’à ce que mort s’en suive. Die Geschichte vom wilden Jäger met en scène un lièvre qui subtilise l’arme d’un chasseur et le tient en joue. Dans l’histoire de Hans Guck-in-die-Luft, trois poissons narquois s’amusent de Hans tête en l’air repêché du fleuve dans lequel il est imprudemment tombé…


Notons, enfin, Die Geschichte von den schwarzen Buben où trois garnements raillant un garçon noir sont attrapés par Saint Nicolas à la belle houppelande rouge puis plongés dans un encrier géant en guise de leçon : « Da kam der große Nikolas /Mit seinem großen Tintenfaß/Der sprach : « Ihr Kinder hört mir zu /Und laßt den Mohren hübsch in Ruh’ !/Was kann denn dieser Mohr dafür,/Daß er so weiß nicht ist wie ihr ? » (Saint Nicolas apparut muni d’un grand encrier et leur dit : « Les enfants écoutez-moi et laissez-le en paix ! Que peut donc ce maure de ne pas être aussi blanc que vous ? »).


Les illustrations, la mise en page et les couleurs servent impeccablement le texte.


Les images accompagnent la progression narrative des histoires grâce à de nombreuses astuces graphiques et un incroyable sens du mouvement.


Face au méchant Friederich alité après avoir été mordu par un chien qu’il avait maltraité, un escalier descend vers un vestibule où le canidé déguste une saucisse, tranquillement attablé à un guéridon garni de victuailles.

Un Tailleur (der Schneider) surgit avec une paire de ciseaux géants pour couper les pouces du petit Konrad qui n’a pu réprimer son envie de les sucer.


Quant à Hans Guck-in-die-Luft, il enjambe, tête dans les nuages, un fleuve et, dans la même image, disparaît tête la première dans l’eau. Les décors ne sont pas oubliés, à la fois simples et plein de clins d’œil : un soleil assiste, narquois, à la scène du petit suceur de pouce ; une soupière orne, tel un bouquet de fleur, la tombe du jeune Kaspar qui refusait obstinément de manger sa soupe.

La mise en page regorge elle aussi d’idées dans l’insertion des textes et des images. L’histoire de Struwwelpeter est ainsi racontée – en couverture du livre - sur un socle orné de paires de ciseaux et de peignes où on a placé l’enfant ébouriffé. L’histoire de Fliegenden Robert est mise en scène dans trois tableaux encadrés donnant l’impression d’un grand travelling arrière au fur et à mesure que le vent l’emporte.


Les couleurs, enfin, sont joyeuses, pop pourrais-je dire en prenant le risque de l’anachronisme. Tout est plastiquement beau, efficace, ce qui fit dire au grand Maurice Sendak que Struwwelpeter est « Graphically…one of the most beautiful books in the world. »



Postérité tous azimuth


Traduit en plus de trente langues, le Struwwelpeter connaît un succès jusqu’ici non démenti qui lui vaut un nombre incalculable de citations, parodie ou réinterprétation parfois inattendues.


Dans son Dictionnaire abrégé du surréalisme, André Breton place la vignette de Struwwelpeter à proximité des mots « Eidétique, Éveiller, Expectative, Inconnu ». Je ne sais lequel de ces mots, le personnage était censé illustrer. Peut-être « Eidétique », défini par Breton comme un « Terme créé par E. R. Jaensch (de Marburg) pour désigner une disposition à visualiser des souvenirs récents, de façon qu’ils se projettent au dehors, à la manière d’une image consécutive. (Ed. Claparède) » ?


Der Struwwelpeter a également donné lieu à toutes sortes de parodies politiques, en particulier en Angleterre à partir de la fin du XIXème où les histoires étaient si connues qu’elles furent souvent détournées. Hitler fut le sujet de trois de ces parodies, dont Struwwelhitler écrit en 1941 par Robert et Philip Spence sous le pseudonyme Dr. Schrecklichkeit (Dr Terreur) à destination des soldats mobilisés. L’histoire du mauvais Frédéric y est devenue celle de Cruel Adolph.



Just look at him! There he stands With his nasty hair and hands. See! The horrid blood drops drip From each dirty finger tip; And the sloven, I declare, Never once has combed his hair; Piecrust never could be brittler Than the word of Adolf Hitler.


Citons également le film de Tim Burton - Edward aux mains d’argent (Edward Scissorhands) - être hybride mi Struwwelpeter, mi Schneider (tailleur) muni de ses ciseaux.



Je terminerai ce rapide aperçu en évoquant Roland Topor à qui la BNF consacre actuellement une magnifique exposition où l’on peut voir une très amusante et sanguinolente citation du Tailleur coupeur de pouce et son ami Cavanna, auteur de la seule traduction française digne de ce nom sous le titre de Crasse-Tignasse, publié par L’école des loisirs en 1979.


Je lui laisse le mot de la fin : « J'ai essayé de le traduire aussi fidèlement que possible, en me pliant au rythme désinvolte de ses vers sans prétention qui sautillent joyeusement sur leurs sept ou huit pieds. »


Il y a du Hara Kiri dans le Struwwelpeter.


Roland Topor, Le petit tailleur

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