Le monde merveilleux des rêves et des réminiscences de Martin Jarrie

11/05/2017

A l'occasion du déménagement de son atelier dans le 15ème arrondissement, j'ai proposé à Martin Jarrie une visite de presque voisine... et en ai profité pour l'interviewer, jeu auquel il s'est prêté avec beaucoup de gentillesse. L'atelier de Martin est à l'image de l'univers poétique et rassurant de ses oeuvres : un monde de l'enfance, rempli de merveilleux, où l'on se perd à travers les sentiers entre rêves et réminiscences. Nulle régression dans cette aventure ! On y pénètre comme dans un labyrinthe dont les moindres détails graphiques ont été imaginés, à la recherche d'un mot, d'images et de souvenirs.

 

 

Comment as-tu commencé ?

 

Après le bac, je me suis inscrit à la fac de lettres d’Angers pour devenir prof de français comme plusieurs de mes frères. Cela rassurait mes parents, mais je savais déjà que je voulais étudier aux Beaux-Arts pour découvrir et apprendre la peinture. J’ai intégré l’école l’année suivante en 1972, mais l’enseignement m’a beaucoup déçu. L’époque – après mai 68 – ne se prêtait pas à l’apprentissage de la peinture. Après deux années d’enseignements techniques classiques, la fréquentation des ateliers nous a livré à nous-même.

 

 Sans titre, gouache, 2016

 

L’indigence de l’enseignement n’a pas freiné ta pratique artistique, j’imagine ?

 

Non, effectivement ! J’ai beaucoup dessiné lorsque j’étais étudiant, principalement à la mine de plomb, des dessins un peu surréalistes. A l’époque, des dessinateurs comme Gäfgen et Titus Carmel m’ont beaucoup marqué. Georges Bru, aussi. J’étais tombé sur un petit catalogue de ses œuvres à la bibliothèque des Beaux-Arts et la bibliothécaire, voyant l’intérêt que je lui portais, me l’avait donné. Il est encore dans ma bibliothèque.

 

 

Oui, cela ne m’étonne pas. Nous avons le même genre de bibliothèque remplie de souvenirs, de sédimentations de vie et d’images. Dessinais-tu déjà lorsque tu étais enfant ?

 

Sans titre, gouache, 2016

Je suis le dernier d’une fratrie de neuf enfants. Mes frères et sœurs étaient tous beaucoup plus âgés et le dessin était pour moi un refuge avec la lecture. Je dessinais la nature, des architectures sorties de mon imagination. Je dessinais aussi beaucoup d’après les gravures du Petit Larousse familial qui était rangé dans le buffet de la cuisine (Martin sort le Petit Larousse antédiluvien qui ne l’a pas quitté depuis l’enfance et dans lequel figurent toujours les vignettes illustrant noms communs et noms propres qui l’ont inspiré, les pages roses centrales des locutions latines…). Un peu plus tard, je me suis attaqué à la reproduction de chefs d’œuvre de la peinture, comme le Portrait équestre du Lieutenant Dieudonné de Géricault. Vers l’âge de 13-14 ans, un de mes frères a commencé à m’apporter des revues d’art. C’est grâce à lui que j’ai découvert des peintres comme Fragonard, Le Greco, Goya ou encore Boucher dont les nus ont fortement marqué mon imaginaire d’adolescent !

 

 

Comment ne pas s’émouvoir devant les nus de Boucher ! Des peintres du XXème siècle également ?

 

Oui, il y avait aussi beaucoup de peintres modernes comme Ernst, Matisse ou Picasso.

 

 

Quand es-tu sorti des Beaux-Arts et qu’as-tu fait par la suite ?
 

M, L'ABéCéDaire, Edition de l'Edune, 2009

 

Je suis sorti à la fin des années 70, mais non diplômé bien que considéré par mes profs comme un des meilleurs dessinateurs de l’école. Ma grande timidité m’avait empêché de bien défendre mes dessins devant un jury plus conquis au  mouvement Support Surface qu’à ce que je présentais. Les discours commençaient déjà à tenir une place importante dans l’art et je n’excellais pas dans cet exercice ! Citer le dessinateur Franquin parmi mes références n’a pas dû aider non plus… L’orgueil blessé de ne pas avoir obtenu mon diplôme a été un formidable moteur ! Je devais vite gagner ma vie et l’agence d’urbanisme d’Angers m’a embauché quelques mois pour dessiner des illustrations amusantes destinées à rendre visuellement attractif un concours international organisé pour l’aménagement de la place des halles, au pied de la cathédrale d’Angers. Je voulais peindre, dessiner et avais le projet de devenir illustrateur. Afin de mettre toutes les chances de mon côté, j’ai acheté le catalogue d’un agent connu à l’époque – j’ai oublié son nom – et constaté que l’hyperréalisme était à la mode. J’ai constitué un dossier avec une moitié de dessins hyperréalistes et une moitié de dessins que je qualifierais de réalisme poétique et suis monté avec à Paris en août 1981. J’ai tout de suite trouvé un agent et travaillé.

 

Quels étaient ces travaux ?

 

 Ménagerimes, Livre-CD, Didier Jeunesse, 2009

 

La pub m’a fait vivre pendant dix ans sous mon vrai nom – Jean-Pierre Moreau - Martin Jarrie étant un pseudonyme comme tu le sais. Une campagne de pub pour le cirage Lion noir dans une veine hyperréaliste m’avait fait repérer comme dessinateur de bestioles. Je dessinais aussi un peu pour l’édition jeunesse dans la collection Découverte Benjamin de Gallimard (les insectes, le plaisir des mots…), mais j’avais envie d’autre chose. Ces travaux de commande étaient fastidieux et peu créatifs. J’ai réfléchi à la façon dont je pourrais illustrer différemment en me rapprochant de la peinture. Je ne saurais dire comment, mais la psychanalyse m’a beaucoup aidé à trouver mon chemin. J’ai donc constitué un nouveau dossier de dessins poétiques à la plume et à l’acrylique et les ai confiés à mon nouvel agent qui m’a conseillé de choisir un pseudonyme. C’est grâce à elle que Jean-Pierre Moreau est devenu Martin Jarrie dans le monde de l’illustration.

 

Des pensées sans compter, éditions L'Edune, 2011

 

Le choix d'un pseudonyme est toujours lourd de sens. Qu'est-ce qui a guidé le choix en faveur de ce nom ?

 

Jusqu’à mes trois ans, j’ai grandi dans la ferme de mes parents à La Jarrie en Vendée, puis nous avons déménagé chemin de Saint-Martin où mon père travaillait comme jardinier dans une propriété. Ce choix toponymique a sans doute été une façon de me raccrocher à mon histoire. J’entendais toujours parler de La Jarrie lors des fêtes familiales et l’évocation de ce nom ne suscitait aucun souvenir car j’étais trop jeune lorsque nous avons déménagé.

 

 

L'alphabet fabuleux, Gallimard Jeunesse, 2007

 

 

La nouvelle direction donnée à ton travail a-t-elle tout de suite trouvé un écho positif ?

 

Oui, tout à fait, elle a immédiatement plu et les commandes se sont multipliées dans la pub et dans la presse (Telerama, Les échos…). A partir de 1995, j’ai commencé à dessiner des livres pour enfant. Feu Bernard Girodroux, directeur artistique chez Nathan, m’avait proposé d’illustrer un texte d’Alain Serres qui a donné naissance à Toc Toc Mr Cric Crac. Il y en a eu beaucoup d’autres par la suite parus dans de nombreuses maisons d’édition (Thierry Magnier, Gallimard, les éditions du Rouergue…).

 

 

Il y a tes travaux de commande et ton travail personnel de peintre. Comment te consacres-tu à ces deux activités et sont-elles très différentes ?

 

Il y a différents types de commandes plus ou moins contraignantes, mais j’aimerais idéalement pouvoir me consacrer à ma peinture. J’ai l’idée d’un tableau en grand format représentant une tête dans la continuité de celui que tu as vu à l’occasion de l’exposition que Michel Lagarde m’avait consacrée l’année dernière dans sa galerie. Ce n’est pas possible aujourd’hui, faute de temps. Il faudrait que je puisse y consacrer un mois plein.

 

Sans titre, Septembre 2016

 

J'aime énormément la matière et les couleurs de tes dessins. Quelles techniques utilises-tu ?

 

Après avoir mélangé plume et acrylique, j’ai vite abandonné l’usage de l’encre pour ne me consacrer qu’à la peinture. J’utilisais déjà cette technique pour mes dessins hyperréalistes et  me sentais à l’aise avec ce matériau qui permet une rapidité et une simplicité d’exécution pour créer des couches successives. Récemment, j’ai traversé une période de doute sur ma façon de travailler et j’ai souhaité essayer la gouache. Cette technique n’était pas radicalement différente de l’acrylique, bien sûr, mais l’aspect visuel différent et, sur un plan plus pratique, cela m’a permis de travailler à la maison, sur un coin de table, sans trimballer tout mon matériel de l’atelier. C’est comme cela que j’ai pu réaliser les 100 gouaches exposées chez Michel Lagarde. Quant au support, je travaille exclusivement sur du papier, que je tends – pour les grands formats - sur des panneaux de bois avant le marouflage.

 

Quelles sont tes sources d’inspiration ? 

 

Tout d’abord des peintres, évidemment ! Ceux que je t’ai cités et plein d’autres, modernes, contemporains ou anciens comme Giotto dont je n’ai encore jamais vu les fresques en vrai.

 

Giotto, détail d'une des fresques de la vie de Saint-François couvrant les murs de la nef de la basilique Saint-François d'Assise ( Un habitant d'Assise étend son manteau sous les pas de François)

 

Une exposition de Robert Zakanitch, dans les Pyrénées orientales, m’a beaucoup marqué en 1983. Quand j’ai commencé à peindre, j’appliquais d’ailleurs la matière en couches épaisses comme il le faisait. J’aime aussi beaucoup des peintres comme Arroyo dont j’apprécie tant les compositions et Martin Assig que j’ai découvert dans une galerie du Marais.
 

 Edouardo Arroyo, José María Blanco White amenazado por sus seguidores, 1979

 

Comme sources d’inspiration, je pourrais également évoquer mon enfance solitaire à me balader dans la nature le long de la Sèvre où se nichaient toutes sortes de lézards et de faunes grouillantes. Ainsi que les catalogues, notamment ceux de Manufrance et les dictionnaires dans lesquels je puise toujours mots et images.

 

Catalogue Manufrance, 1905

 

Nous avions justement parlé du catalogue Manufrance ainsi que des objets introuvables de Carelman lorsque nous nous sommes rencontrés aux 50 ans de Michel Lagarde ! Tu ne cites aucun illustrateur parmi les artistes qui t'ont inspiré...

 

Non, c’est vrai ! A part Tomi Ungerer dont j’aime beaucoup les dessins érotiques que tu connais peut-être.

 

Oui, bien sûr ! Nous parlions tout à l’heure du centre André François où une exposition te sera bientôt consacrée. Même André François, dont le dessin est très pictural ?

 

Rêveur de carte, Gallimard Jeunesse, 2012

 

J’aime évidemment beaucoup André François mais ce sont des peintres qui ont inspiré mon travail. Je pense d’ailleurs encore à un autre peintre dont j’aime beaucoup l’œuvre, Konrad Klapheck. Et des sculpteurs comme Tony Cragg et Richard Deacon.

 

Konrad Klapheck, Typewriter, 1955

 

Tu t’es d’ailleurs aussi essayé à la sculpture.

 

En 1996, Henriette Zoughebi, alors directrice du salon de Montreuil, a repéré des dessins anatomiques à l’encre de chine que j’avais réalisés à la suite d’une exposition organisée à la BNF sur Jacques-Fabien Gautier-Dagoty. Elle m’a proposé de poursuivre ce travail sur différents médiums : peintures, sculptures… et a ensuite invité l’écrivain Michel Chaillou à écrire un texte à partir de cet ensemble. Cette collaboration a donné lieu à un très beau projet d’édition – Le colosse machinal – publié chez Nathan. La sculpture que tu vois dans mon atelier fait partie d’une série de trois réalisée à cette occasion. La deuxième a été achetée par le musée de l’illustration – je ne sais pas ce qu’ils en ont fait - et j’ai zigouillé la troisième !

 

Solitaire, 1996

 

Au Centre André François, 70 rue Aimé Dennel à Margny-lès-Compiègne, se tiendra bientôt une grande exposition consacrée à l'oeuvre de Martin Jarrie.

 

 

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