La klecksographie, l'art des taches

29/05/2017

 

J’écoutais, il y a quelques jours, sur France Culture, un épisode de La méthode scientifique consacré aux tests de Rorschach publiés en 1921 (lien en fin d'article) et, à l’évocation de la Klecksographie comme source possible d’inspiration, j’ai eu envie d’approfondir ce sujet.

 

Les dix planches du test de Rorschach

 

Le néologisme klecksographie – de Klecks (tâche, pâté, en allemand) – a été créé au milieu du XIXème siècle par Justinus Kerner (1786-1862) pour désigner le procédé de création d’images à partir de taches d’encre. Il en intitula un ouvrage – Kleksographien (sans "c" conformément à son allemand dialectal) - écrit en 1857 et publié après sa mort en 1890.

 

Couverture de Kleksographien de Julius Kerner, publié à Stuttgart en 1890

 

Justinius Kerner fut un singulier personnage, à la fois poète, docteur en médecine et spirite. A la fin de sa vie, une vue déclinante proche de la cécité le condamna, lorsqu’il écrivait, à noircir les feuilles de pâtés d’encre noire. C’est en repliant ses feuillets encore humides qu’il remarqua la beauté des images créées par les taches : « toutes les taches d’encre, se fondant ensemble, il résultait, racontait-il, sur le papier plié des images symétriques, arabesques, animaux, personnages, toujours fantastiques, mais ayant, quoique nées fortuitement, un aspect déterminé » (voir le prologue de Kleksographien).

 

Kerner se rappela alors sa jeunesse lorsque, tout petit, il s’amusait à écraser des insectes entre deux feuillets vierges d’un cahier d’écolier et remarquait sur le papier déplié d’étranges dessins que son esprit s’employait à caractériser. 

 

 

Plongée dans le monde de l’enfance et de mondes parallèles, la démarche de Kerner est, à l’image des vers qui accompagnaient chacune des images, teintée d’humour et de spiritualité.

Aus Dintenflecken ganz gering

Enstand der scbône Schmetterling

Zu solcherWandlung ich empfehle

Gott meine fleckenvolle Seele.

 

(De taches d'encre toutes petites naquit le beau papillon. Pour une semblable métamorphose, je recommande à Dieu mon âme pleine de taches).

 

Kerner avait-il eu connaissance de l’ouvrage d’Alexander Cozens (1717? - 1786), un artiste et pédagogue anglais du siècle précédent qui avait publié en 1785 une Nouvelle méthode pour secourir l’invention dans le dessin des compositions originales de paysages qui prônait l’utilisation de taches d’encre pour aider tout apprenti dessinateur à composer et exercer son imagination ?

 

"There is a singular advantage peculiar to this method; which is, that from the rudeness and uncertainty of the shapes made in blotting, one artificial blot ( celle que l'on crée par opposition à la tache accidentelle, NDLR) will suggest different ideas to different persons; on which account it has the strongest tendency to enlarge the powers of invention, being more effectual to that purpose than the study of nature herself alone" (in A New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape, Alexander Cozens, 1785).

 

 Alexander Cozens, A New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape

 

L’intérêt porté aux taches d’encre se poursuivit tout au long du XIXème siècle au cours duquel cette pratique  se déclina sous des formes ludiques, artistiques et parfois divinatoires.

 

Le jeu est indubitablement au cœur de l’usage des taches d’encre.

 

En France, Chateaubriand et Victor Hugo  s'y prêtèrent, non sans lien pour ce dernier avec des expériences de spiritisme.

 

 

Victor Hugo, Tache d'encre retouchée sur papier plié beige, Plume et encre brune (20,2 x 14,2 cm), 1857, BNF, Département des Manuscrits

 

A la fin du XIXème siècle, en Angleterre, Albert Bigelow Paine et Ruth McEnery Stuart publièrent Gobolinks (jeu de mot entre « goblin », lutin et « ink », encre), un jeu dont le but était de réaliser les plus belles taches d’encre et de les accompagner de poèmes (Gobolinks or Shadow Pictures for Young and Old, by Albert Bigelow Paine and Ruth McEnery Stuart,1896).

 

 

 

Un peu plus tard, en 1907, Blottentots, and How To Make Them de John Prosper Carmel (sans doute un pseudonyme de Raymond Carter, auteur des calligraphies) fut publié par Paul Elder & Company, libraire et éditeur de San Fransisco.

 

Le mode d’emploi inscrit en première page était suivi de taches représentant un bestiaire fantastique ponctuées de comptines.

 

 

A la même époque, les propriétaires de petits albums intitulés Ghosts of my friends invitaient leurs amis à créer des fantômes d’ombre à partir de leur signature : on apposait sa signature au milieu d’un feuillet, avant de le replier pour former une klecksographie.

 

 

 Album The Ghosts of my friends arranged by Cecil Henland, Dow and Lester, London, Collection personnelle

 

Cette pratique ludique des « blottings » n’épargna pas les artistes, même officiels, à l’image du peintre allemand Wilhelm von Kaulbach qui réalisa des « Kaffee-Klexbilder » avec ses deux assistants lors des pauses qu’ils s’autorisaient au cours du chantier de décoration du grand escalier du Neues Museum de Berlin. Ces dessins réalisés entre 1847 et 1865 et présentés comme humoristiques furent publiés en 1880.

 

 

Baer und Affe in Kaffee-Klexbilder. Humoristische Handzeichnungen von Wilhelm von Kaulbach, Echer und Muhr, Leipzig 1881

 

En 1920, soit un an avant la publication du test de Rorschach, Picabia publia une œuvre en forme de tache d’encre intitulée La sainte Vierge dans sa revue dadaïste 391.

 

La Sainte Vierge, Francis Picabia, in 391, mai 1920

 

Bien que les taches servent de support à toutes sortes de représentations (un paysage, un insecte... : elles ont donc un objet), elles n'en recèlent pas moins un certain degré d'abstraction et invitent spectateurs et artistes à exercer leur subjectivité interprétative et créatrice. En cela, la klecksographie s’inscrit à mon sens dans le mouvement d'émergence des bouleversements esthétiques qui verront le jour au début du XXème siècle.

 

Les caricaturistes ne s’y trompèrent pas et dès la fin du XIXème siècle, posèrent un regard ironique sur ces nouvelles pratiques. A la Sainte Vierge dadaïste, Le Crapouillot opposa un portrait de Saint Joseph en forme de tache symétrique attribué à un certain Hans Hauptbois, double parodique de Hans Arp.

 

Portrait de Saint Joseph par Hans Hauptbois, in Le Crapouillot, Mai 1920

 

Quelques années auparavant, Jossot se moqua – dans son ouvrage Artistes et bourgeois – d’un bourgeois amateur d’art tout ébaubi à la vue d’un dessin de tache d’encre tendu par un artiste (Henri-Gustave Jossot, Artistes et bourgeois, Paris 1894, « Les artistes », planche I).

 

Je laisse à Jossot, le mot et l’image de la fin.

 

 « Pour obtenir ces dessins d’une facture si étrange, d’une étrangeté si troublante, je laisse tomber une goutte d’encre de Chine sur un morceau de bristol, je le plie en deux, je le presse, je l’ouvre … et voilà ! ».

 

En savoir plus sur le test de Rorschach : France Culture, 29 mai 2017, La méthode scientifique de Nicolas Martin, Hermann Rorschach, une histoire qui fait tache

 

 

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