Gianpaolo Pagni, Abstraction aux tampons

06/01/2019

Lorsque J'ai retrouvé Gianpaolo à son atelier du Pré-Saint-Gervais, Je ne l'avais rencontré qu'à quelques reprises à l'occasion d'expositions ou de salons comme le MAD. Un sentiment de familiarité m'accompagnait pourtant, dont j'ai compris les raisons à l'issue de notre entretien. L'écouter évoquer son travail en séries - graphique, beau, drôle, méditatif et plein d'autres épithètes encore - m'a donné des clés de compréhension de son œuvre... et mis en lumière mes propres obsessions pour les listes, les collections et les jeux de mot. L'art a parfois cette force d'ouvrir une fenêtre en soi.

 

 

 

Tu dessines avec des tampons, chose singulière que j’ai rarement rencontrée.

 

Oui, j’appelle ça du dessin au tampon. J’utilise le tampon comme un outil, au même titre qu’un crayon. Avant de démarrer une nouvelle série de dessins, j’en crée une centaine, pour l’essentiel constitués de formes abstraites et d’éléments graphiques.

 

 

Tu les fabriques spécialement pour tes projets ?

 

Selon la complexité des tampons, je les fabrique moi-même ou les envoie dans une entreprise qui les fabrique. Je les finalise ensuite en le collant sur des morceaux de bois, avant de les ranger dans des boites (trois ou quatre par série). Une fois ce protocole achevé, je commence à dessiner ma série. Quand je finis un dessin, je passe au suivant en essayant un autre rapport de forme ou de couleur. Après avoir épuisé les possibilités graphiques et esthétiques de ces tampons, je les mets de côté et en produis de nouveaux en vue d’une nouvelle série.

 

Dessin au tampon sur papier de soir issu de la série Everybody loves somebody... and nobody,  2015

 

 

Pourquoi avoir choisi cette technique, très belle mais inhabituelle ?

 

Je m’intéresse depuis toujours à l’empreinte, aux traces, surtout quand elles sont réalisées de façon très pauvre. J’ai beaucoup pratiqué la litho, l’eau-forte et la sérigraphie dont la mise en œuvre est complexe et technique. L’immédiateté de l’empreinte au tampon m’intéresse, de même que le fait qu’il s’agisse d’un outil au départ non destiné aux artistes. Je préfère le sous-sol du BHV aux magasins de beaux-arts ! Pareil quand je fais de la peinture : j’utilise de la peinture pour bâtiment.

 

 

Quelle est l’origine de cette démarche singulière ?

 

J’ai passé deux ou trois ans à apprendre la comptabilité dans un lycée quand j’habitais à Turin en Italie. L’idée de tamponner a sans doute un lien avec les cours de sténographie et de dactylographie que je prenais alors. J’adorais ça !

 

Carte postale du début du XXème siècle écrite en sténographie

 

 

J’ai trouvé l’autre jour un beau manuel de sténo … C’est vraiment très joli !

 

J’ai toujours écrit en sténo. Cette écriture est elle-même du dessin et en emprunte de nombreux codes : par exemple, le même signe écrit plus ou moins gras lui donne une signification différente. Le « P » et le « B » sont obtenus à partir de la même forme avec une pression plus ou moins prononcée du crayon sur la feuille.

 

Quant à la dactylo, nous la pratiquions dans une grande salle du lycée remplie d’anciennes machines à écrire qui faisaient beaucoup de bruit lorsque nous frappions les lettres sur les bandes encrées. Selon la puissance de la frappe, la couleur et l’intensité de la trace variaient. J’ai gardé tous les exercices mécaniques que nous pratiquions alors. Nous placions une feuille au-dessus de nos mains et répétions le même mot x fois sur quatre lignes. Ces mots reproduits cinquante fois devenaient des motifs. Comme de la broderie.

 

 

Comment ces cours de comptabilité t’ont-ils conduit vers une pratique artistique ?

 

Mon père a eu l’opportunité de venir travailler en France. J’ai poursuivi ma scolarité à Paris au lycée italien, puis je suis entré aux Beaux-Arts d’Orléans. J’ai abandonné la comptabilité - heureusement pour elle ! – mais comme je te l’ai dit, j’ai néanmoins gardé toutes mes feuilles d’exercice. Mon premier livre d’artiste Dactylo ou souvenir d’un comptable inachevé était sans doute une façon d’établir un lien entre des univers qu’apparemment tout oppose. J’y avais dessiné par frottage ou tampon des pinceaux et toutes sortes d’outils utilisés par les peintres. Des choses en apparence sans valeur…

 

 

En apparence sans valeur, mais utiles et techniques. Tu dessines par série, comme si tu continuais à pratiquer une sorte de comptabilité poétique et graphique…

 

Oui, mon protocole engendre des séries, donc de l’ordre, mais un ordre farfelu. Mon intention initiale est l’envie d’expérimenter un outil, un papier ou un effet, sans idée préétablie ni volonté de créer quelque chose de cohérent. Cela dit, avec le recul, je m’aperçois que tous les sujets que j’aborde sont très personnels. Je conçois par exemple des séries d’albums à la manière des albums Panini que j’aimais remplir lorsque j’étais enfant. Il y a tout dedans : l’impression, le hasard lorsqu’on achète des vignettes, l’autocollant, la série, la collection, l’accumulation.

 

 

Et la quête parfois absurde et souvent vaine d’achever son album…

 

Je ne cherchais pas forcément à être complet !

 

 Album Introduzione, Friville éditions, 2017

 

 

Ils l’étaient rarement ! Pour cela, il fallait avoir des parents riches, généreux, voire riches et généreux !

 

Ou aller piquer dans le portefeuille de ses parents…

 

En Italie, les vignettes Panini étaient l’occasion d’une série de jeux dans les cours d’école. Le plus classique était les échanges de doublons, mais il y en avait d’autres proches des jeux de cartes, comme une sorte de bataille à laquelle nous jouions grâce aux numéros figurant derrière chaque vignette.

 

Le premier album que j’ai réalisé – VENEZIA – a été édité à 100 exemplaires et vendu avec 108 stickers pouvant être disposés de façon aléatoire sur les 108 cases non numérotées. Bien que multiple, l’album reste unique car chacun peut coller ses stickers comme il le souhaite. Le statut de mes albums est ambivalent : à la fois livre artiste, cahier de recherches graphiques...

 

 

Depuis le début de notre entretien, le terme « graphique » revient régulièrement : quel est le lien entre ton travail et le graphisme ? Les écoles des Beaux-arts ne sont pas réputées pour former à ces métiers. Est-ce ta culture italienne ? Je pense évidemment à tous les merveilleux graphistes, illustrateurs et designers qui ont œuvré tout au long du XXème siècle comme Bruno Munari, Enzo Mari, Fornasetti….

 

 

Enzo et Iela Mari, tiré du magnifique La mela e la farfalla, 1970, un livre que j'ai adoré enfant.

 

 

Je n’ai effectivement pas reçu d’enseignement graphique à l’école et il n’y avait pas de culture visuelle dans ma famille, même si mes parents n’étaient pas dénués de sensibilité à  cet égard. Ma mère, qui avait fait une école de couture, avait gardé des cahiers dont j’ai maintenant hérité. Mon père collectionnait à sa façon. Il voyageait beaucoup et rapportait des cendriers de tous les hôtels où il passait. J’ai plein de valises remplies de cendriers ! Il gardait aussi ses agendas et s’était constitué une curieuse petite collection de calendriers coquins que je te montrerai tout à l’heure. J’aimais quant à moi beaucoup les catalogues de correspondance. C’était magique car on y trouvait tout !

 

 

Je me réjouissais à l’idée de t’interviewer car j’étais certaine de retrouver en toi certaines de mes manies ! Le catalogue de la Redoute n’avait pas de mystère pour moi… J’en connaissais les moindres pages …

 

En Italie, c’était PostalMarket et Vestro ! J’en rachète maintenant sur ebay. Nous avions aussi les BD vendues en kiosque, comme Diabolik ou Tex Willer. En Italie, les bandes-dessinées sont vendues comme marchandises de consommation courante plutôt qu’en objet livre. C’était des histoires importées des Etats Unis avec des cow-boys, des indiens… mises à la sauce italienne. Je regardais surtout les images et lisais rarement les histoires.

 

Comme tu le vois, ma culture s’est plus constituée de ce qui m’entourait dans mon quotidien, que d’une culture académique. Ma grande chance est sans doute d’avoir quitté l’Italie. Quitter un pays et un environnement visuel familier invite à le redécouvrir sous un autre jour quand on y revient. Petit, je me souviens de la sensation éprouvée au retour de vacances quand on redécouvre ses jouets et les perçoit différemment, comme s’ils s’étaient transformés.

 

 

 

Affiche d'une exposition organisée en 1984 sur le groupe Memphis. Lampe Tahiti d'Ettore Sottsass

 

 

Ton quotidien t’a donc plus inspiré que la culture graphique italienne.

 

Je suis bien sûr fasciné par les designers italiens comme Enzo Mari, Castiglioni, le mouvement Memphis, des architectes comme Aldo Rossi qui ont su – chose assez rare pour être soulignée – mêler une exceptionnelle qualité plastique à une vraie réflexion pratique. J’avais d’ailleurs un temps pensé à devenir designer-objet.

 

 

Il y a aussi de l’humour chez nombre de ces designers, un humour très présent dans ton travail.

 

C’est vrai. Le professeur de philosophie de l’art Anne Mœglin-Delcroix, en charge pendant quinze ans de la collection des livres d’artistes à la BNF, m’avait fait remarquer que l’humour était assez rare dans le domaine du livre d’artiste. L’humour et le jeu sont mon principal moteur. Je pense à l’instant à un grand artiste joueur, Alighiero Boetti, qui a travaillé sur du calque, des coupures de presse redessinées, du travail au bic, de la broderie…

 

Gianpaolo me montre une monographie de l’artiste et en particulier une de ses œuvres sur laquelle des mots ont été brodés. Ce sont des jeux avec des mots inscrits dans des carrés. Là, il a écrit « Ordine » et « Disordine », ce qui signifie « Ordre » et « Désordre ».

 

Alighiero Boetti, Ordine e Disordine, broderie

 

 

Des jeux avec des règles, comme celles que tu t’assignes. Tu travailles toi aussi dans un cadre dont tu élabores les règles.

 

Oui, je pourrais avec les mêmes tampons faire un travail plus fluide.

 

 

Et tu aurais pu aussi décider de ne pas créer de tampon et travailler avec un crayon, un stylo bille ou que sais-je encore de plus simple et immédiat !

 

Alors non ! Je crée des tampons parce que je ne veux pas dessiner. Le dessin est un travail de réflexion seconde après seconde qui me bloque. J’ai toujours essayé de contourner cette contrainte en trouvant d’autres moyens de créer des images.

 

Who's who, Tampons sur pages de dictionnaire biographique, 2016

 

 

Le tampon n’est pas le seul moyen d’éviter le crayon. Il y a le découpage, par exemple…

 

J’ai fait beaucoup de pochoirs, de formes découpées, d’assemblages…

 

J’aime – dans le travail au tampon – la spontanéité qu’il permet après la phase de préparation en amont. C’est un exercice rapide d’exécution, où le hasard intervient beaucoup. L’outil est par ailleurs adapté à une autre contrainte formelle. Je travaille en effet souvent sur des feuilles qui ont déjà une histoire personnelle et ne sont pas des pages blanches : je réinvestis un espace visuel que j’ai déjà vécu auparavant et que je fais renaître en en tamponnant la surface.

 

 

Tes supports sont très variés et on y trouve effectivement beaucoup de supports imprimés : un who’s who, une vieille papèterie, des albums…. Comment les acquières-tu ? Tu les chines ? Les ramasses-tu dans la rue ?

 

Il y a beaucoup de choses chinées, comme le dictionnaire des mots croisés, les albums Panini que j’essaie de trouver vides ou d’autres trucs étranges de cet acabit ! Je dessine aussi sur des ouvrages que je possède depuis longtemps, comme mon ancien livre d’école de biologie entièrement recouvert au tampon pour ma série BIOLOGICA GRAFICA.

 

Biologica grafica, livre unique, dessins au tampon, 2013

 

 

Quelle intention mets-tu dans le recyclage d’un ouvrage qui n’était pas destiné au dessin ? Est-ce une raison esthétique ou y-a-t-il un sens plus profond ?

 

La cohérence de mon travail émerge au fur et à mesure de mes projets sans intention préalable. L’objectif est avant tout le jeu. Quand je travaille sur des albums, je retrouve tout simplement le plaisir que j’avais à les faire lorsque j’étais enfant.

 

 

Le fait de choisir des ouvrages qui ont déjà vécu et dont le papier s’est bruni avec le temps donne une identité graphique forte à ton travail.

 

Oui, je ne pourrais pas tamponner sur n’importe quel papier. Le vécu des choses et en particulier des choses oubliées m’intéresse. Lorsque je tamponne sur des feuilles blanches, j’utilise souvent du papier si fin que l’on peut regarder les dessins en recto verso, en dépit du sens que je leur donne. Le plus souvent, je tamponne sur des papiers de format A4  qui, juxtaposés, peuvent devenir de grands formats.

 

Tiens, regarde mes albums Panini. Gianpaolo me montre toute une série d’albums Panini consacrés au football qu’il a méthodiquement remplis quand il était petit. Il y a tout, dans ces albums : les couleurs, les motifs et même les explications !

 

Nous tournons les pages des albums de la fin des années 70, début 80.

 

 

 

Il est très complet celui-là !

 

Alors que je m’étonne de la présence, dans les dernières pages de l’album, d’équipes représentées en petites vignettes, Gianpaolo me précise en souriant. C’est la deuxième division ! Quand tu regardes ces albums aujourd’hui, les coupes de cheveux et les vêtements semblent provenir d’un autre âge. C’est un cimetière ! Des albums de personnes mortes.

 

J’avais aussi d’autres albums qui étaient consacrés aux savoirs : la géographie, l’histoire. C’était un peu moins rigolo, mais je les collectionnais quand même.

 

 

En France, nous avions des petits albums rouges sur des thèmes variés d’histoire ou de géographie. Ils s’achetaient dans des kiosques et librairies…Nous découpions et collions les vignettes pour illustrer nos cahiers de leçon. Enfin, nous hésitions à le faire car une fois découpé, le cahier rouge devenait moche, plein de trous !

 

Oui c’est vrai j’avais complètement oublié, je dois en avoir un ou deux pas mal découpé….Il y avait aussi de très beaux roman-photos !

 

 

Les roman-photos distribués en France étaient souvent une traduction de roman-photos italiens. Les textes étaient très drôles, complètement farfelus et les scénographies parfois délirantes !

 

Oui, ils sont très drôles ! Les BD aussi étaient très cocasses. Gianpaolo me montre quelques exemplaires de sa collection dont l’un s’appelle Stravolta. C’est un jeu de mot autour de Travolta et « stravolta » qui signifie fatigué en italien. Un des personnages est d’ailleurs un copié collé de John Travolta. Ce ne sont pas les histoires qui m’intéressent, mais leur découpage formel, la façon dont les cases sont organisées. Je commence actuellement un projet – FOTOROMANZO - avec un assemblage de grilles tirées de ces romans de gare.

 

Fotoromanzo, auto-édition, 2018

 

 

Gianpaolo me montre son projet en devenir. Ici, c’est la première étape avec la structure du roman-photo abordée par la couleur. A la deuxième étape, je travaillerai la structure différemment, non plus avec de la couleur mais avec des textures. A la troisième, les cases seront sans doute envahies par des textes, des phrases, de la photo…

 

 

La première étape de ton projet fait penser au constructivisme russe ou à de Stijl. Ces mouvements t’ont-ils influencé ?

 

J’aime beaucoup les rapports de couleur de Mondrian et la puissance graphique de ces mouvements, notamment dans les affiches de cinéma.

 

Piet Mondrian, Composition en rouge, bleu et blanc II, huile sur toile, 1937, Centre Pompidou

 

 

Les motifs de tes tampons sont très majoritairement abstraits.

 

La figuration m’a toujours gêné et même bloqué, car elle imprime tout de suite une intention au dessin. J’aime aussi l’idée du jeu que permet cette abstraction. A partir d’un tampon – ce sont toujours de petits modules – je peux m’amuser à créer des motifs d’une infinie variété, simplement en le tournant ou en l’agençant différemment.

 

 

Heinrich Reisenbauer, crayon sur papier, 1997

 

 

Je vois dans ta bibliothèque, le catalogue de l’exposition du Museum of everything qui s’était tenue à Paris en 2013 dans une ancienne école désaffectée. Je voulais justement t’interroger sur l’art brut auquel ce très bel événement était dédié. Le processus presque obsessionnel et répétitif de ton travail m’y fait penser. 

 

On ouvre le livre dont Gianpaolo a gardé jusqu’au papier d’emballage, un fin papier de soie  joliment imprimé.

 

Peut-être suis-je fou ou en train de le devenir ! Si tu me permets cette boutade, je me dis parfois que j’aurais aimé être fou dans un asile, tranquille à travailler ! J’aime beaucoup l’art brut : les tripes y sont vomies, sans chichi. Les univers sont singuliers et sincères ; on y sent une nécessité de faire, sans posture commerciale ni esthétique. Je le perçois comme un art de lutte : les artistes luttent avec le papier, leurs ustensiles, leurs démons…

 

 

Des démons que la répétition obsessionnelle de signes, de motifs ou de thèmes permet d’exorciser. La série et l’accumulation ont-ils une vertu curative ou du moins rassérenante ? Qu’est-ce qui est à l’œuvre ?

 

En exergue de MIRANDOLA, un de mes premiers livres d’accumulation, j’avais inscrit une phrase de Freud que j’avais lue dans une expo : L’accumulation met fin à l’impression de hasard. C’est vrai : tout prend du sens à partir du moment où on commence à accumuler.

 

Patternoster, tampons sur papier, série commencée en 2014

 

Il y a aussi quelque chose de méditatif dans le fait de répéter, qui ressemble presque à une transe. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé une de mes séries PATTERNOSTER, en référence à la prière et au mot  « Pattern », qui signifie motif en anglais. Des motifs destinés à être reproduits.

 

 

Les jeux de mot sont nombreux dans ton travail.

 

Oui, et à ce sujet, je vais te montrer la série CHOU ROOM. Comme j’ai du mal à prononcer « show », je l’ai remplacé par le mot « chou » : One woman chou, The chou must go on… Et, évidemment, le tampon a été réalisé à partir de l’intérieur d’un chou.

 

 

Chou Room, auto-édition, 2018. Cliquer sur chaque image pour l'agrandir

 

 

Le jeu et la contrainte conduisent évidemment à penser à l’Oulipo…

 

Mirandola que j’évoquais à l’instant a pour sous-titre Tentative d’épuisement objets tamponnables, clin d’œil à Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Pérec.

 

J’ai glané des objets trouvés dans la rue, les tiroirs… et les ai tamponnés sur du papier très fin pour en laisser une trace. Pour l’édition du livre, j’ai contacté l’oulipien Jacques Jouet pour rédiger la préface.

 

Je vais te la lire :

 

Je me suis fait un bleu aux autos tamponneuses

Et l’on m’a tamponné pour entrer à la fête.

Un tampon est une machine à faire de l’écho

une deuxième voix au deuxième plan

une voix visuelle.

J’ai l’impression que la gravure…l’impression !

 que le tampon est la mini gravure.

J’ai eu un tampon avec mon nom et mon adresse mais celle-ci a changé.

Que faire du tampon ? Je l’ai jeté.

Ce n’est pas un souvenir dont je me tamponne

(c’est quoi, au fait, un coquillard ?)

si facilement. Un moineau ne regarde pas sa trace dans la poussiere.

Un jour j’ai vu la trace d’une chouette sur une vitre.

Elle s’était tamponnée et avait laissé une poudre qui la dessinait.

Depuis tout ce travail de Gianpaolo Pagni

On ne peut plus dire le tampon sans maître.

 

Le livre se terminait par l’empreinte du marteau de Jacques Jouet.

 

 Mirandola, dessin au tampon, 2003

 

 

C’est amusant d’avoir choisi un marteau quand on en connait toutes les significations en français !  Dirais-tu que c’est un travail d’écriture ?

 

MIRANDOLA est à la fois un journal intime, un carnet de voyage, un moyen de raconter sans savoir écrire. Mes tampons sont comme un alphabet graphique personnel, donc une forme d’écriture.

 

 

Quelles sont les dernières séries sur lesquelles tu as travaillé ?

 

J’ai récemment commencé une nouvelle série érotique intitulée TAMPORNO. Mon père collectionnait des petits calendriers coquins au format de cartes à jouer que les coiffeurs et barbiers italiens donnaient à leurs clients dans les années 70-80 pour faire de la publicité. J’ai eu l’idée de créer des dessins au tampon à partir de photos piochées dans cette collection. Des actrices connues comme Laura Antonelli ont posé pour ces calendriers.

 

 

Tamporno, tampons sur papier, 2018. Cliquer sur les images pour les agrandir

 

 

Ces cartes sont très jolies, avec leur petit pompon. Les mises en page sont assez graphiques, du moins pour les plus anciennes d’entre elles. On trouve dans toutes ces publications populaires, des recherches graphiques et une inventivité formelle dont j’ignore si elle est volontaire ou non…

 

Au cinéma, des grands cinéastes comme Sergio Leone ou Mario Bava ont démarré leur carrière en réalisant des films de séries B, Z, érotico ou encore zombies où on sentait des idées, une qualité cinématographique… Donc, il se peut que le photographe, graphiste ou scénographe à l’œuvre dans ces calendriers ou d’autres publications populaires ait été quelqu’un de balaise !

 

 

Les plus récentes que tu me montres sont assez moches en revanche.

 

Elles sont très vulgaires mais peut-être les trouvera-t-on beaux dans 50 ans !

 

 

Je suis d’accord avec toi : pourquoi a-t-on tendance à trouver belles des choses que tout le monde devait trouver hideuses à l’époque !

 

Pourquoi garde-t-on les choses ? C’est déjà une question ! J’ai récemment commencé une série à partir de documents contemporains amassés ça et là que j’efface en recouvrant la surface de couleurs monochromes. Je n’en garde que le contour. Regarde cet album Panini de la dernière coupe du monde : il était extrêmement laid avant que je le peigne. L’amour du papier imprimé est ambivalent. On peut éprouver du plaisir à tout effacer !

 

 

Tu entretiens aussi un rapport ambivalent avec l’art contemporain…

 

Lors de la dernière biennale de Venise, je me suis aperçu que je regardais plus volontiers les cartels que les œuvres elles-mêmes. La lecture du cartel m’est apparue presque plus intéressante car elle ouvre l’imagination à toutes sortes d’interprétations possibles. Cela m’a donné l’idée de retranscrire en tampon certains de ces cartels et de les associer à des dessins aux tampons.

 

 

Un renversement de perspective où l’accessoire devient le principal, presque jusqu’à l’absurde. Te sens-tu proche du nonsense britannique ?

 

J’aime ce type d’humour, mais je lui préfère les comédies à l’italienne où le rire vient se loger sur une trame dramatique. Dans le même ordre d’idée, depuis 2016 je réalise un catalogue de personnalités décédées pendant l’année. 2016 avait été marquée par une flopée de morts célèbres : Bowie, Galabru, Umberto Eco, Cimino, Bonnefoy, Michèle Morgan, George Michaël… Ma mère aussi, malheureusement, qui figure sur la liste. J’aime l’idée qu’un travail artistique ne se réduise pas nécessairement au sensible : il peut aussi apporter une information tangible. Jerry Lewis est-il vivant ou est-il mort ? On ne se souvient plus…

LAMETOD, 2016. Cliquer sur la flèche pour faire défiler les images.

 

 

L’empreinte, la trace, c’est également le souvenir laissé après la mort. Quel rapport entretiens-tu avec celle-ci ?

 

Gianpaolo ne répond pas directement à la question et me montre le contenu d’une boîte remplie de petits paquets colorés. Regarde ma série LAMETOD réalisée à partir de la notice du médicament que prenait ma mère quand elle était malade. Je trouvais beaux ces petits paquets, comme des livres miniatures. Une fois déplié, le papier bible a des dimensions inhabituellement grandes qui offrent une formidable surface tamponnable. C’était évidemment une façon de conjurer la maladie de ma mère.

 

 

Mémoire, accumulation et motifs abstraits me font penser au jeu du mémory qu’avait créé Charles Eames au début des années 70. Je l’ai récemment retrouvé dans un vide grenier.  Connais-tu le principe de ce jeu ?

 

Non seulement je le connais, mais j’en ai créé un de 72 pièces, édité en 5 exemplaires gravés en taille douce ! J’avais trouvé à Venise un magazine italien de télé et radio des années 50 appelé Sorrisi e Canzoni (Sourire et chanson). Le sourire systématiquement arboré par les personnes photographiées m’a donné l’idée de créer un MEMORIRE, rire ici teinté d’ironie car « Morire » signifie mourir en italien. Je viens de vendre mon dernier exemplaire à un américain qui prépare un livre et une expo sur les mémorys d’artistes.

 

Memorire, jeu de mémory édité en 5 exemplaires, 2016

 

 

Tu évoquais tout à l’heure l’idée qu’une œuvre d’art puisse transmettre une information tangible. La trace, l’empreinte entretiennent-elles un rapport avec la transmission ?

 

Je propose des clés de lecture qui ne sont pas forcément immédiatement intelligible. Dans mes Grandes enquêtes au tampon sur les coupes du monde de football, j’ai retranscrit les scores de tous les matchs en respectant des règles de couleur. La traduction graphique de l’information a donné un objet graphique composé d’une succession de noms de pays et de chiffres structurés par des rapports de couleurs.

 Grande enquête aux tampons, World Cup 2014, Auto-édition, 2018

 

 

Tu as écrit et dessiné de nombreuses Enquêtes au tampon. Quelle en est la genèse ?

 

Après mon projet Mirandola, j’ai eu l’idée  de faire ces enquêtes au tampon. J’ai proposé  au magazine Le tigre de les publier chaque mois comme une chronique. Le tigre était  un magazine indépendant sans publicité qui proposait de très bons textes. Chaque mois, je menais une enquête sur une personnalité et en réalisais une planche. J’allais enquêter sur des lieux où ces personnalités étaient passées pour y collecter des traces imaginaires à partir d’objets glanés sur place.

 

Enquête au tampon, Marcel Duchamp, tampons sur papier, 2013

 

 

Une édition réunit toutes les enquêtes au tampon parues dans ce magazine. Marcel Duchamp figure en premier … Est-ce un hasard ?

 

Je m’attache plus au rythme graphique qu’à tout autre logique. Cette enquête m’avait mené au BHV où Duchamp avait acheté son premier porte-bouteille. J’ai collecté des objets trouvés à ce rayon. A la suite de ces enquêtes au tampon qui se développe en une page, j’ai réalisé des Grandes enquêtes au tampon à partir d’objets plus personnels, comme les  bandes enregistrées de mes vieilles vidéocassettes (VIDEOTHEQUE) ou l’empreinte de mouillettes de parfum collectées dans les grands magasins (PHYSIOLOGIE DU FLAIRE)…

 

 

Vidéothèque - Grande Enquête aux tampons, dessins au tampon, 2015

 

 

Quoi de plus tenace que l’empreinte olfactive ? Elle survit même aux personnes… Je m’étonne souvent que ce sens si puissant soit si peu sollicité dans l’art. Je suis une grande renifleuse !

 

J’avais parfumé mes éditions du livre PHYSIOLOGIE DU FLAIRE en proposant au premier qui flairerait juste de le récompenser par un dessin original.

 

 

Ah c’est drôle ! Et tu avais reçu des réponses ?

 

Oui, quelques-unes. Une personne m’a même envoyé un texto de chez Séphora où elle avait demandé de l’aide à une vendeuse pour déterminer l’origine du parfum ! Malheureusement, l’encre couvrait un peu trop l’odeur dont j’avais aspergé l’objet et personne n’a trouvé...

 

 

Une antépénultième question, sous forme de cerise sur le gâteau, sur la place de l’empreinte gustative…
 

Minne di Sant'Agata et Mitarashi Dango. Cliquer sur chaque image pour l'agrandir

 

 

Tu fais sans doute référence à MINNE DI SANT’AGATA, « les seins de Sainte Agathe », cette pâtisserie sicilienne composée de demi-sphères blanches surmontées d’une cerise dont j’ai réalisé une série ! Dans le même registre culinaire, il y a aussi MITARASHI DANGO, une recette à base de farine de riz dégustée avec une sauce au miel. Ces deux projets font partie de mes tout derniers livres auto-édités à tirage limité (100 exemplaires). Je les ai par ailleurs présentés pour la première fois à l’occasion du Salon Mad à la Monnaie de Paris en septembre dernier. Aujourd’hui, on peut se les procurer sur mon site.

 

 

Pochette de McCartney de Paul McCartney, 1970

 

 

Je ne sais pas pourquoi, MINNE DI SANT’AGATA m’évoque la très belle pochette de l’album McCartney sorti en 1970… Un souvenir d’enfance. Voici mon avant-dernière question : as-tu répertorié et scanné toutes tes productions ?

 

Oui, tout est scanné et rangé, bien qu’une toute petite partie soit visible sur mon site. Souvent mes séries de dessins deviennent des éditions et je travaille les livres moi-même qu’ils soient auto-édités ou pas. Je gère donc la chromie et la mise en page.

 

 

Et la dernière : quels sont tes projets ?

 

Plusieurs expositions sont prévues courant 2019. Une première, en avril à l’espace Topographie de l’art, une autre en mars à la galerie Modulab de Metz où j’exposerai des dessins et des éditions et encore une autre vers le mois d’octobre dans un centre d’art en Bretagne. Je continue aussi mes projets de séries et d’éditions comme les Dead 2018 que je vais bientôt m’atteler à tamponner car la fin d’année approche…

 

Propos recueillis en novembre 2018

 

 

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