Dandori Ahmad, le dessin de l'exil

27/02/2020

 

 

 

J'ai découvert les dessins de Dandori Ahmad sur instagram. Ils m'ont tout de suite plu, émue, intriguée et j'ai souhaité en savoir plus sur leur auteur. Soudanais réfugié en France depuis quelques années, Dandori dessine avec une force poignante sa vie passée dans le Darfour, l'exil, son arrivée en France et son choc amoureux à la découverte des musées parisiens.

 

Ne maîtrisant pas encore très bien le français, j'ai pris avec son consentement le parti de corriger ça et là les erreurs de syntaxe en essayant bien sûr de respecter le ton de ses propos.

 

 

 

Depuis combien de temps êtes-vous en France et qu’est-ce qui vous y a amené ?

 

Je suis arrivé en France en 2014 après avoir fui la guerre du Darfour.

 

 

Quelle était votre situation au Soudan, avant de rejoindre l’Europe ?

 

La guerre a commencé lorsque j’étais encore enfant. Les Janjawid, des miliciens armés par le gouvernement avec l’aide de pays arabes, sont venus dans mon village pour massacrer les gens et nous avons dû partir pour la ville la plus proche d’Um-Dukhum, proche de la frontière avec le Tchad et le Centre-Afrique. J’ai dû quitter l’école en 2007 à cause de la guerre. Cette année-là, les Janjawid sont arrivés en ville à dos de cheval et de chameau pour terroriser la population. En 2013, la situation est devenue intenable. Ma famille a fui au Tchad de l’autre côté de la frontière et j’ai décidé de partir.

 

 

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Vous êtes d’abord passé par la Libye.

 

Oui, comme beaucoup de réfugiés. La situation y était également très difficile. Pendant six mois, j’ai travaillé dans une usine de carrelage dans une ville proche de Tripoli, puis dans une ferme où les conditions de vie étaient très difficiles. J’ai ensuite rejoint Tripoli, où un de mes amis travaillait avec des passeurs. Une nuit, on m’a emmené au bord de la mer et je suis monté à bord d’un bateau en direction de l’Italie.

 

 

Vous racontez cette traversée dans plusieurs de vos dessins…

 

La traversée a été terrible. Nous étions presque cent – des soudanais, des érythréens, des éthiopiens - sur un petit bateau. Trente-cinq femmes, dont sept enceintes et sept bébés. Beaucoup de gens étaient malades, mais pour les femmes et les enfants, cela a été particulièrement difficile. C’est à eux que j’ai pensé tout au long du voyage et ce n’est qu’en sortant de la mer que j’ai pris conscience des dangers auxquels j’avais été exposé. Au milieu de la deuxième nuit, le bateau s’est arrêté car il n’avait plus d’essence pour avancer.

 

 

Un des bateaux que Dandori a vu au large sans venir secourir les migrants sur leur bateau en détresse

 

 

Vous étiez bloqués en pleine mer ?

 

Oui, nous avons vu beaucoup de bateaux au large mais aucun n’est venu nous aider. Des avions nous ont finalement survolés, puis un bateau de l’armée italienne est venu à notre rencontre. Ils sont revenus avec une personne parlant l’érythréen et, comprenant la situation, ont apporté des gilets de sauvetage pour les femmes et les enfants. On nous a évacués sur des bateaux puis débarqués en Sicile, le port le plus proche pour transférer les femmes et les enfants malades à l’hôpital. Le reste du bateau a été amené dans un camp où nous sommes restés quelques jours avant de partir pour Rome, puis en train en direction de la France où nous n’avons pu passer la frontière. Un érythréen rencontré sur place nous a conseillé de la traverser à pied. Après une journée de marche, nous avons trouvé une gare et sommes arrivés à Nice en train. Nous étions très fatigués. Rejoindre Paris était notre objectif, mais c’était compliqué car nous ne parlions ni français ni anglais, ne connaissions pas la direction des trains et avons été plusieurs fois contraints d’en descendre à cause des contrôles.

 

Un ami du Soudan, Acrylique sur papier, 29,7x21 cm

 

 

Vous m’avez raconté que Paris n’a alors été qu’une étape transitoire.

 

Paris a été une étape difficile car je n’y connaissais personne. C’est la raison pour laquelle je me suis rendu à Calais, où beaucoup de soudanais et de nationalités arabophones vivaient.

 

 

Votre langue maternelle est l’arabe ?

 

Non, c’est le borgo, mais les soudanais sont arabophones. Au bout d’un mois, on m’a trouvé une place dans un foyer à Lens, puis à Metz où je suis resté de fin 2014 à 2016. J’ai obtenu mes papiers de réfugié en 2015 mais il m’était difficile de trouver du travail ou des formations en ne parlant pas bien le français. Je prenais des cours avec l’OFII (Office française de l’immigration et de l’intégration), mais j’avais besoin de formations plus soutenues pour m’améliorer. Ce besoin d’avancer m’a conduit à Paris. La situation y était très difficile mais j’avais déjà vécu tellement de choses terribles !

 

Un plan de Paris, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

Arrivé à Paris, vous avez commencé une activité artistique.

 

Oui, j’ai commencé à prendre des cours de théâtre. Cette formation se concluait par l’écriture d’une « carte blanche ». Je voulais écrire les choses terribles vécues durant l’enfance, qui me terrifient encore la nuit et m’empêchent de dormir. Mon professeur préférait que j’évoque mon arrivée en France, mon trajet depuis le Soudan. J’ai finalement accepté de parler de la traversée, mais avec des dessins, pas avec des mots.

 

 

Ne maîtrisant pas encore bien le français, dessiner était et est toujours une façon d’exprimer avec justesse votre histoire.

 

Avec les mots, c’est encore difficile. Je ne parviens pas à l’exactitude que je souhaiterais. J’exprime mieux mon histoire à travers les dessins. J’aime beaucoup.

 

Un repas, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

Dessiniez-vous déjà au Soudan ?

 

Non, je n’avais jamais dessiné, ni vu quelqu’un dessiner. Mais quand je voyais un dessin dans la rue, sur un mur par exemple, je me demandais comment il avait été fait. Ca m’intriguait. J’aimais beaucoup, ce qui étonnait toujours les gens.

 

 

C’était donc la première fois que vous dessiniez ?

 

Oui, j’ai commencé à dessiner sans connaissance de la technique. J’ai acheté des crayons et je me suis lancé, d’abord en noir et blanc puis en couleurs.

 

Hommage à Notre-Dame à la suite de l'incendie, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

Je connais vos dessins pleins de couleurs et ignorais que vous aviez commencé au crayon noir.

 

J’ai découvert la couleur avec l’association Les grandes personnes à Aubervilliers. Avec eux, j’ai fait des sculptures en argile, créé des marionnettes, mais aussi colorié des dragons de papier. Les personnes de l’association ont aimé mes couleurs.

 

 

Vos couleurs sont particulièrement belles.  Y a-t-il un lien avec la culture soudanaise ?

 

Il y a beaucoup de couleurs au Soudan sur les habits, la végétation…

 

 

Il y a un contraste saisissant dans vos dessins entre ces couleurs vives, des scènes quotidiennes en apparence joyeuses auxquelles succèdent des épisodes tragiques. Beaucoup de personnages y sont représentés.

 

Je dessine beaucoup mes amis, à Calais, Paris, Metz. Mes amis du Soudan aussi.

 

Des amis, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

Dessinez-vous d’après photo ou d’après vos souvenirs ?

 

Non, ce sont mes souvenirs. Je dessine des épisodes de ma vie passée ou ce que j’ai vu dans la rue ou au travail quand je rentre chez moi (Dandori me montre des dessins de chariots qu’il a réalisés quand il travaillait chez Brico-dépôt).

 

 

Dans quel domaine travaillez-vous ?

 

Je suis intérimaire. J’ai d’abord travaillé comme manutentionnaire pour des plateformes d’achats internet et chez Brico-dépôt. Fin 2018, à la suite d’une formation en électricité, j’ai commencé à travailler pour diverses missions, notamment à la SNCF. Malheureusement, j’ai eu un accident du travail en septembre dernier et j’ai été arrêté jusqu’à début janvier. Ma main a été abîmée. Au départ, je ne pouvais plus dessiner, alors j’ai essayé avec la main gauche, mais c’était difficile !

 

 

Vous m’avez dit dessiner quasiment quotidiennement

 

Le week-end, le soir, je dessine un peu tous les jours depuis 2017.

 

 

Quelle technique utilisez-vous ?

 

C’est de la peinture acrylique sur papier.

 

D'après La source de Ingres, acrylique sur papier, 29,7x21 cm

 

 

Vous travaillez aussi d’après des œuvres de peintres connus, comme Ingres par exemple.

 

Oui, j’ai visité le Louvre, le musée d’Orsay, Pompidou, Cernuschi, le Palais de Tokyo... Ca m’a plu beaucoup, beaucoup. C’était magnifique de découvrir tout ça. Je me suis demandé comment tout cela avait pu être créé ! Je profite des jours gratuits chaque mois (premier dimanche du mois) pour aller dans les musées. J’ai également la chance de prendre des cours de français à l’école des Beaux-Arts de Paris. Ca me plait beaucoup.

 

 

Vous avez été dans un musée pour la première fois à Paris ?

 

Oui ! Au Soudan il y a des musées, mais à Khartoum dans la capitale, pas dans le Darfour où j’habitais.

 

 

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Connaissez-vous Bill Traylor ? C’est un artiste rattaché à l’art brut qui pourrait, je crois, vous plaire. Il y a une correspondance entre vos dessins et les siens. Dans l’outsider art, les artistes n’ont pas reçu de formation artistique académique.

 

Nous regardons sur internet les dessins de Bill Traylor.

 

J’aime beaucoup. C’est très beau.

 

Dandori se plonge dans l’œuvre de Traylor et sourit avec un plaisir non feint.

 

J’aime beaucoup.

 

Je tourne les pages d’un des porte-documents apportés par Dandori. Je m’arrête devant un personnage. C’est Frida Khalo ?

 

Je crois, oui. Je ne sais plus son nom. J’ai vu la reproduction d’un tableau à la gare du Nord en fin d’année. J’aimais beaucoup les couleurs, même si je n’ai pas exactement réussi à les reproduire.

 

 

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Je vois beaucoup de séries dans vos dessins : des plans de Paris, les chariots évoqués plus hauts, des maisons…

 

Nous regardons une série de maison, dont l’une a l’air d’être menacée par une vague.

 

J’ai dessiné ces maisons pour une association créée par des tchadiens dont l’objet est de créer des écoles, former les gens à l’agriculture… dans une région située à la frontière du Soudan où ma famille est réfugiée. C’est une région où il y a du vent, des nuages : c’est ce que j’ai souhaité représenter sur ce dessin.

 

 

Je vois des images de Noël. On le fête au Soudan ?

 

Non, pas vraiment. Les gens sortent dans la rue le jour de Noël, mais ce n’est pas comme ici, malgré la présence de chrétiens.

 

 Père-Noël, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

 

De nombreux dessins représentent des scènes de la vie quotidienne et de lieux géographiques, au Soudan comme en France.

 

Parmi les dessins, l’un d’eux représente des personnages dans un étang d’eau trouble.

La situation sanitaire est très mauvaise au Soudan et j’ai représenté des gens buvant l’eau sale d’un bassin.

 

 

Un autre dessin représente des pyramides. Il y a des pyramides au Soudan ?

 

Oui, beaucoup, comme en Egypte même si malheureusement personne ne les visite. On les trouve à Méroé.

 

 Pyramides de Méroé, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

Il y a aussi des dessins plus politiques.

 

Je regarde un dessin représentant Emmanuel Macron.

 

 Macron et les gilets jaunes, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

J’ai dessiné Macron et les gilets jaunes. D’autres dessins les représentent. Dandori me montre l'un d'eux. J’étais à La Madeleine pour aller chez Free Mobile et j’ai vu une manifestation de gilets jaunes. La police était présente.

 

 

J’aime beaucoup ces scènes dessinées avec poésie et libre interprétation. D’autres dessins représentent le drapeau soudanais et des scènes de manifestations.

 

J’ai voulu représenter les manifestations réprimées par les milices armées. L’un des dessins est daté du 6 avril 1985, date du coup d’Etat militaire par le maréchal Abdel Rahman Swar al-Dahab.

 

 Coup d'état du 6 avril 1985, acrylique sur papier, 29,7x42 cm

 

 

 

Je tourne toujours les pages des porte-documents remplis de dessins. Qui est ce personnage, Mostafa Sid Ahmad ?

 

C’était un très grand chanteur soudanais qui a été censuré par le gouvernement pour ses messages en faveur de la liberté et la lutte contre la dictature d’Omar el Bechir. Il a fui au Qatar où il est mort en 1996. Il a été interdit pendant longtemps au Soudan.

 

 Mustafa Sayed Ahmed, acrylique sur papier, 29,7x21 cm

 

 

Vous avez également représenté Mohammed Ben Salmane en guerrier sanguinaire. Quels liens unissent l’Arabie Saoudite au Soudan ?

 

L’Arabie Saoudite, le Qatar et les Emirats arabes unis ont financé les conflits au Soudan, au Tchad, au Mali avec la volonté d’arabiser ces pays. Encore aujourd’hui, l’Arabie Saoudite est très présente dans la région. L’ancien président Omar el-Bechir a envoyé beaucoup de soldats soudanais au Yémen pour combattre auprès de la coalition pro-saoudienne.

 

Mohammed Ben Salmane, Acrylique sur papier, 29,7x21 cm

 

 

Quand on entend votre histoire, votre dessin intitulé « Futur = Maison » résonne avec une émotion particulière. Où habitez-vous maintenant ?

 

J’habite à La Plaine Saint Denis dans un foyer de jeunes travailleurs.

 

 

Etes-vous content d’être en France ?

 

Oui, très content. J’y découvre et apprends beaucoup de choses. La culture française me plaît beaucoup.

 

 

 

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