Renaud De Putter. Des corps, à l’heure bleue du souvenir


A une heure où les groupes s’affirment et parfois malheureusement excluent au nom de telle appartenance, il m’importe de réaffirmer l’existence de liens autrement puissants fondés sur une forme de sensibilité commune.


Les dessins de Renaud De Putter aux représentations ouvertement homosexuelles m’ont instantanément touchée lorsque je les ai découverts sur instagram. Ce sont désormais des compagnons de route, comme des images votives et Renaud, un ami cher malgré la distance de nos lieux respectifs d’habitation (Paris-Bruxelles).


Après deux ans de restrictions durant lesquels nous ne nous sommes vus que fugacement, nous avons enfin pu nous poser pour nous entretenir sur son parcours d’artiste. En voici la retranscription.


Tes pratiques artistiques sont très diverses : composition musicale, réalisation de films, mais aussi dessin... As-tu toujours dessiné ?


Je dessinais bien sûr étant enfant, mais, adulte, je n’ai repris cette pratique qu’il y a une dizaine d’années. Je réalisais alors un court métrage de fiction – Hors-chant - relatant le drame inspiré de faits réels d’une cantatrice ayant perdu sa voix. Je souhaitais y intégrer une séquence en ombre chinoise et avais réalisé des collages à cette fin. Cette séquence n’a finalement pas été retenue mais j’ai continué la pratique du collage, en y intégrant des dessins, puis j’ai commencé à dessiner à l’aquarelle.

L’invitation au rêve, collage et aquarelle, novembre 2020, 24 x 32cm (Hommage à Joseph Cornell)


D’une image animée, tu es passé à une image fixe.


Dans la réalisation cinématographique, ce qui m’intéressait n’était pas tellement les mouvements de caméra, mais le plan séquence et le cadre. Le cinéma n’a jamais été pour moi un art de mouvement – ma caméra est statique - mais celui de la mise en scène. J’adore des cinéastes comme Resnais, Raoul Ruiz…


Le cadre renvoie notamment à la peinture. Tu m’as décrit une enfance bruxelloise baignée dans un monde pictural.


A côté de la culture picturale classique dont on était abreuvé à Bruxelles – il ne faut pas aller bien loin pour voir des œuvres de Memling, de Van Eyck, … - j’ai grandi entouré de tableaux. Plusieurs amis de ma famille étaient de grands collectionneurs d’art. La grand-mère d’un ami possédait une impressionnante collection de primitifs flamands. Ses parents collectionnaient des expressionnistes flamands. Un ami de mes parents, qui avait été acheteur dans les années 30-40 pour une grande galerie bruxelloise, avait lui aussi des tableaux de James Ensor, Edgard Tytgat, Gustave de Smet… Une autre de mes grandes amies d’enfance était l’arrière-petite-fille de Spilliaert. Sa maison en était remplie et ses œuvres ont très tôt fait partie de mon paysage intime. J’étais de tout côté imprégné de peinture ! Enfant dans les années 70, j’étais également entouré de peinture post surréaliste. Elle a été un peu oubliée aujourd’hui, mais elle était alors très visible, dans les galeries notamment.


Notre prison, aquarelle, encre et collage, octobre 2019, 24 x 32cm


Je me souviens bien de cette époque : Félix Labisse, Marie Toyen ou encore Leonor Fini étaient des artistes figuratifs pétris d’étrangeté pour qui la représentation humaine tenait une place importante, très éloignée des autres courants artistiques, abstraits ou conceptuels, du moment. Est-ce dans ce champ là que tu te places ?


Enfant, j’adorais des peintres comme Khnopff, Magritte, Klimt ou encore Modigliani dont La femme à la cravate me bouleversait. Le réalisme magique de Paul Delvaux m’a aussi beaucoup marqué. La représentation humaine passait par une forme de stylisation.


La ville grise, Paul Delvaux, huile sur toile, 1934.


Est-ce un désir de stylisation qui te fait quasi exclusivement dessiner en bleu ?


La mise en bleu permet une distanciation : on perd une forme de réalisme immédiat au profit d’une simplification de l’image. Le bleu a aussi une valeur traditionnellement spirituelle. Et plus concrètement, cette couleur permet un très bon rendu du modelé sur un papier blanc.

Le fleuve, aquarelle, janvier 2020, 11,5 x 17cm


Je crois que tu n’utilises qu’une sorte de bleu.


Oui, du bleu indigo plus ou moins dilué selon l’effet souhaité, dont j’aime la neutralité, la simplicité et la richesse par rapport à des bleus plus agressifs comme le bleu phtalo ou le bleu cobalt. Elle est équilibrée et interagit bien avec d’autres couleurs comme certains verts.


Pourquoi avoir fait le choix de dessiner à l’aquarelle ?


Quand j’étais adolescent, j’ai beaucoup peint à l’huile, une technique qui me convient idéalement bien. Après avoir arrêté le dessin si longtemps, je n’ai pas osé m’y remettre directement. J’ai abordé l’aquarelle comme une étape de transition, qui s’est finalement prolongée, notamment pour des raisons pratiques. Je voulais quelque-chose de léger, peut être en contrepoint de la réalisation de films, qui exige des structures lourdes pour leur fabrication. Une boîte d’aquarelle est légère, on peut la transporter partout dans son sac.


La couleur bleu rappelle aussi la technique photographique des cyanotypes. Tes personnages – exclusivement des hommes - s’inspirent de photos anciennes, qui se rattachent à une esthétique « gay ».


Je collectionne depuis longtemps les photos anciennes et suis à la recherche – dans le flot des images que l’on peut trouver dans des brocantes, sur internet, etc… - de celles qui me parlent de ce point de vue-là, que ce soit des photographies vernaculaires représentant des modèles de peintres, des sportifs, des marins, ou bien celles de photographes connus qui ont travaillé sur ces sujets, tels que Wilhelm von Gloeden.

Entraînement de Raul ‘el raton’ Macias, 1954, aquarelle, juin 2020, 12 x 12 cm

Duverger, athlète poids et haltères, 1934, aquarelle, 12 x 12 cm

Le matelot Bauley, août 1950, aquarelle, octobre 2020, 6,3 x 9,5cm


Tu inscris un hashtag « gayart » sous tes posts sur instagram. Est-ce important pour toi de placer tes dessins sous ce vocable ?


Je sais que mes dessins ne touchent pas que les hommes gays, ce dont je suis très heureux, mais ils leur parlent aussi bien souvent. Je trouve intéressant d’essayer d’enrichir les représentations gays en leur donnant une forme de sensibilité. Aux représentations plus démonstratives et stéréotypées à la Tom of Finland, je préfère celles de scènes intimistes plus proches de ma tradition iconographique.

Le Solstice d’hiver, aquarelle, décembre 2019, 11,5 x 17 cm


Une esthétique gay est notamment née des marges dans lesquelles l’homosexualité a longtemps été placée. Qu’en est-il désormais ?


Quand on travaille, comme je le fais, la figure du marin ou du boxeur, on fait nécessairement référence à toute une tradition iconographique (Jean Cocteau, Jean Genêt, Fassbinder et tant d’autres), qui puisait une part de son esthétique dans des mondes interlopes. J’aime bien l’évoquer comme une référence seconde, un clin d’œil à cette filiation artistique. Des artistes contemporains comme Louis Fratino, Salman Toor ou Bruno Leydet qui représentent les mondes gays dans leur quotidienneté sont sortis de cet imaginaire. Je suis quant à moi peut-être plus nostalgique et passéiste !

Jean Cocteau

Affiche de Querelle, Rainer Werner Fassbinder

Querelle, aquarelle, mai 2019, Renaud De Putter


Les représentations sexuelles sont parfois crues, mais elles ne créent à aucun moment de malaise.


Dans un monde encore pétri de tabous, la représentation du sexe a toujours tendance à écraser le reste de l’image. Il y a donc pour moi une volonté quasi didactique, voire un peu humoristique à le représenter quasi communément, avec l’idée que d’une répétition pourrait naître une forme de normalité. C’est une entreprise difficile car le sexe est un facteur de déséquilibre fort dans toute représentation !


Flocons d’or, aquarelle, encre et or, octobre 2020, 23 x 17cm


Tu travailles beaucoup d’après des photos anciennes, ce qui te conduit à représenter des personnes aujourd’hui disparues ou dont l’âge ne correspond plus à celui de l’image.


Il y a à mon sens une dimension encore plus troublante dans le désir que l’on peut ressentir pour une personne qui a vécu avant soi. Cela me fait penser à la dernière strophe de la Maison des morts d’Apollinaire, qui se termine ainsi :


Car y a-t-il rien qui vous élève Comme d’avoir aimé un mort ou une morte On devient si pur qu’on en arrive Dans les glaciers de la mémoire A se confondre avec le souvenir On est fortifié pour la vie Et l’on n’a plus besoin de personne


La maison des morts, Alcools (1913)


La photographie est une matérialisation du souvenir, parfois porté par deux mots écrits au verso de l’image, parfois complètement anonyme. Seule reste alors l’image. J’essaie dans mes dessins de porter un peu plus loin ce souvenir. La disparition est porteuse de sacré.

La photo pliée, aquarelle, octobre 2019, 11,5 x 11,5cm


Tes images, de petits formats, me font penser aux images pieuses que l’on garde comme un trésor dans son portefeuille, par piété ou superstition.


Les corps que je représente ont, je crois, une dimension sacrée. Je pense à l’instant à cette phrase de Sophia de Mello Breyner sur le nu dans l’art grec :


« Et de ce fait, les corps que nous voyons dans la sculpture grecque ne sont pas seulement des portraits de beaux hommes ou de belles femmes, mais des corps porteurs d’une perfection à laquelle l’homme est lié, corps qui révèlent l’harmonie du cosmos, comme le coquillage ramassé sur la plage. Dans le corps, l’être émerge, devient présence » (traduction de Renaud De Putter).


Dans notre fonds chrétien, les questions de l’incarnation et de la représentation sont historiquement liées. C’est parce que le Christ s’est incarné dans un corps d’homme, qu’il peut être représenté : on ne représente pas Dieu, mais son incarnation. Cette incarnation est connue ou prétendument telle, ce qui permet également de fonder la légitimité de l’image sur la ressemblance : le Christ s’est incarné dans un corps, ce corps a un aspect particulier, que l’on connaît par une tradition ininterrompue. Une part de sacré est ainsi transmise dans la représentation. Ce que j’ai retenu de tout ça de façon intuitive est que lorsque l’on représente quelqu’un, le portrait garde de lui une part qui relève du sacré.


Saint Sébastien au jardin, (partie centrale d’un triptyque en cours), aquarelle, mai 2021, 11,3 x 17cm


La question de la ressemblance est un point important de ton travail.


Elle m’importe beaucoup, en effet. Que je travaille directement à partir de photos anciennes, de photos de modèles spécialement prises pour mes œuvres ou d’images trouvées sur internet, je passe toujours par un support papier, même si l’image est très dégradée ou de mauvaise qualité. Cela me permet notamment de faire des mises au carré précises pour que les portraits soient le plus ressemblant possible.


L’air du large (portrait de Bruno), aquarelle et or, octobre 2020, 6,8 x 11,6cm


Tu travailles beaucoup à partir de photos d’inconnus. Comment fais-tu pour appréhender cette ressemblance ? Est-ce un détail qui attire ton œil ?


Difficile de le définir ! C’est souvent un détail, comme une asymétrie dans la position du modèle, un détail du vêtement… Roland Barthes a bien théorisé ce phénomène dans son essai La chambre claire. Note sur la photographie (1980) en évoquant l’idée d’un « punctum », un détail de la photo qui provoque l’émotion de celui qui la regarde et crée une relation particulière entre l’image et lui. Les maladresses du photographe amateur contribuent à créer ces punctums. La photo est ratée mais les erreurs créent un décalage intéressant. Au fond, pour moi, la photo en elle-même n’a pas d’importance et son support m’est complètement indifférent. Ce qui m’intéresse est de pouvoir la retravailler, de me la réapproprier.


Le beau Tony Sansone, aquarelle, janvier 2020, 11,5 x 17cm


Beaucoup de références citées lors de notre entretien entrent dans le champ de la pensée et de la littérature. Je crois important de l’évoquer.


Mes deux références majeures sont Woolf et Proust. J’aime, chez Virginia Woolf, sa forme d’intériorité, sa perception très fine de la temporalité, les personnages féminins… Elle est à la charnière entre deux mondes, un bras dans le passé, un autre dans le futur. Je la vois également très liée au symbolisme pictural. Sa mère était modèle de peintres pré-raphaëlites et Virginia Woolf avait elle-même ce type de beauté. Proust est également un auteur essentiel. J’ai lu au moins six ou sept fois La recherche du temps perdu et m’apprête à la relire dans une très belle édition illustrée par Philippe Jullian, un dessinateur et auteur que j’adore. L’esthétique proustienne a elle aussi un regard tourné vers le passé. L’extrême attention portée aux sensations et à une forme de matérialité porteuse de sens me bouleverse. Les chrysanthèmes d’Odette, les souliers rouge de la duchesse de Guermantes, la serviette empesée du maître d’hôtel dans Le temps retrouvé, le parfum d’iris du cabinet de toilette de son enfance : des clés sont secrètement véhiculées à travers tous ces détails matériels. Il faut savoir les déceler. J’aime enfin le rapport entre le confort d’un univers bourgeois capitonné et une forme d’inquiétude existentielle. Je rattache cela fort à ma vie.


Le bain de lune d’Actéon, aquarelle et encre, août 2021, 65 x 50cm


Terminons notre échange par ton actualité.


Une exposition vient tout juste de se terminer sur le thème de la métamorphose, à l’atelier Lardeur, un lieu magnifique et hors du temps situé sur la rive gauche parisienne. J’ai également un nouveau projet de livre aux éditions Tandem, qui ont été créées en Belgique il y a une quarantaine d’années par un couple d’artistes, Gabriel Belgeonne et Thérèse Dujeu.

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