Muzo, expressionniste tragi-comique

12/06/2017

 

 

Quel meilleur endroit pour interviewer Muzo que sous les frondaisons du jardin du Luxembourg ? Et quel meilleur moment que le salon de la bibliophilie qui se tient chaque année place Saint-Sulpice ? L'occasion, une fois nos échanges terminés, de passer sur le stand de nos amis Anne et Shige et d'y croiser Placid, par le fruit d'un hasard pas si fortuit.

 

Rencontre avec un grand dessinateur, à l'expressionnisme tragi-comique.

 

 

Tu as un incroyable coup de crayon. Que doit-il à un éventuel enseignement ? As-tu fréquenté une école d'art ?

 

Je ne sais pas si on peut dire ça ! Entre 1978 et 1981, j’ai passé trois années dans trois écoles différentes : les Beaux-arts de Caen, Penninghen et les Beaux-arts de Paris. Ca ressemblait presque à un concept de ne faire que des premières années dans des écoles différentes (sourire) !  Je n’y ai pas vraiment trouvé mon compte. J’imaginais des rencontres, des découvertes mais il ne s’est pas passé pas grand-chose.

 

 Le parapluie, linogravure

 

Qu’est-ce qui t’a déplu au point d’arrêter tes études ?

 

J’essayais de me conformer à ce qui m’était demandé, de me plier aux règles mais je savais déjà ce que je voulais faire et répondre aux exigences qui m’étaient imposées aurait pu me perdre … L’avantage des Beaux-Arts, c’est que les profs n’en avaient pas grand chose à faire et me laissaient tranquilles. Ce n’était pas le cas à Penninghen ; il fallait entrer dans le moule et ça a bien failli me décourager car je n’y arrivais pas. Comme quoi, il ne faut jamais écouter les profs ! Surtout dans les écoles d’art !

 

 Grande rue 1, linogravure, 1988

 

Tu m’as confié qu’en fin d’année scolaire, les profs de Penninghen avaient demandé aux élèves d’apporter leurs travaux personnels et que, voyant les tiens, ils t’ont dit : « Mais vous savez déjà dessiner ! ». Tu as toujours beaucoup dessiné ?

 

Oui, toujours. Beaucoup ! C’était comme un refuge quand je rentrais de l’école. Dès l’âge de 9 ans, j’ai créé mes premières BD. A 10 ans, des dessins ont été publiés dans le programme d’une pièce jouée au théâtre de l’Odéon qu’un ami de mon père avait écrite. Je me suis mis à la linogravure à 12-13 ans et j'ai créé mon propre journal (Le Phlébotome Branvillais, voir ci-dessous, NDLR). Il y a eu sept ou huit numéros que je vendais à mon entourage. On pouvait même s’y abonner !

 

 

Le Phlébotome Branvillais n°6

Journal en linogravure tiré à 10 exemplaires, 1974

 

Tes parents étaient-ils passionnés de dessin ?

 

Non, pas particulièrement. Mon père travaillait dans une maison de la culture, mais c’est plutôt moi qui lui ai fait découvrir des dessinateurs que l’inverse. Dans la bibliothèque familiale, il y avait quand même un livre de Bosc et Graphis annual de l’année 1968 avec des affiches que j’ai beaucoup regardés enfant. Je me sens assez proche de l’affiche pour sa clarté d’expression et son efficacité.

 

Fin des années 60-début 70, une nouvelle génération d'auteurs de BD plus subversive que les précédentes a émergé.  Lisais-tu beaucoup de BD ?

 

Enfant, je lisais Tintin. Un peu plus tard, tous les mardis, j’allais acheter Pilote. Je les lisais, les relisais, encore et encore. J’adorais cet humour, la dérision, l’inattendu, la poésie. Il y avait Gotlib, bien sûr mais aussi Fred, Solé et d’autres.... J’ai aussi beaucoup lu Charlie mensuel et L’écho des savanes qui a démarré quand j’avais 12-13 ans avec Mandryka, Brétécher... Je les ai tellement lus que je connaissais les dix premiers numéros par cœur ! Des fanzines underground comme Zinc, la revue de Pierre Guitton, me plaisaient aussi beaucoup. Et Actuel, pour Crumb et quelques autres.

 

 

L'Echo des savanes, n°3

 

 

Cet intérêt pour la BD s’est-il poursuivi ? C'est un art auquel tu t'es peu essayé...

 

 

Oui mais de plus loin. J’ai été de plus en plus attiré par le dessin seul, d’humour notamment : Topor, Kamagurka, Chaval, Tomi Ungerer  … Déjà auparavant, la bande-dessinée qui m’intéressait le plus était celle qui était le plus proche du dessin d’humour, des histoires d’une page ou deux avec une bonne chute. Reiser ou Gébé par exemple.

 

Dessin de Chaval

 

C’est à cette époque que tu as rencontré Jean-François Duval qui deviendra ton comparse Placid ?

 

On habitait tous les deux à Caen à 300 mètres l’un de l’autre mais j’ai rencontré Placid aux cours du soir des Beaux-Arts quand j’avais 15 ans. On était tous les deux des passionnés de BD, ce qui était plutôt rare parmi nos congénères. Notre amitié était exclusivement centrée sur le dessin. On ne savait pas qui fréquentait l’autre. Jamais nous ne sommes sortis, ne serait-ce que pour boire un coup ! Quand on a commencé notre journal, Placid était toujours à Caen, moi à Paris. C’était l’époque de Bazooka et Elles sont de Sortie et on se voyait bien faire la même chose. En 1980, on s’est donc lancés. Le travail a été facilité par l’apparition de la photocopieuse. La difficulté était de diffuser le journal, non de le concevoir et de le fabriquer et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a fini par arrêter en 1983.

 

Le mode de distribution devait être assez artisanal, j'imagine...

 

Oui, on les mettait en dépôt dans les librairies. Il y en avait une à Caen et neuf à Paris. C’était complètement underground !

 

Quelles étaient ces librairies ? Le Regard moderne existait-il déjà ?

 

La librairie de Jacques Noël s’appelait alors Les yeux fertiles. Au début, il avait refusé les journaux en dépôt car il pensait que le format du journal inciterait les gens à le voler ! Après il m’a fait savoir qu’il aimerait que je lui en apporte ! On les déposait également à la librairie Parallèle. Je ne me souviens plus des autres. On a également envoyé le fanzine à Wilhem, à Frémion, d’autres et on a commencé à avoir un peu de presse sur notre titre. Notre nom a commencé à circuler.

 

Comment vous est venue l’idée de vous appeler Placid et Muzo ?

 

 

C’était évidemment une référence à la BD pour enfant, un peu niaise et ringarde. On n’était pas les seuls à l’époque à choisir un nom déjà connu. Il y avait par exemple Loulou et Kiki Picasso de Bazooka. Ce qui nous amusait, c’était le décalage entre le nom qu’on piratait et nos dessins. C’était une forme de dérision.

 

Des gens in Le journal de Placid et Muzo n°8, 1983

 

 

Ton nom a donc commencé à circuler et tu as placé des dessins à droite, à gauche…

 

Ma première BD est parue à Charlie mensuel quand j’étais encore à Penninghen. J’y ai ensuite régulièrement publié des dessins ainsi qu’à Hara-Kiri, Métal Hurlant… Beaucoup de dessins pour la presse. Assez vite, j’ai diversifié les journaux pour qui je travaillais. Pour me prouver que j’en étais capable… et  pour des raisons financières ! J’ai travaillé pour Okapi, Cosmopolitan… J’avais constitué un dossier spécialement pour démarcher la presse féminine ! J’aime l’idée de changer de domaine. Au début des années 90, j’ai même commencé à dessiner des livres pour enfants !

 

La grosse tête, Linogravure

 

Quel lien ferais-tu entre tous tes dessins ?

 

L’humour, je pense.

 

Un humour plutôt noir, qui tranche avec certaines publications grand public que tu illustres…

 

Oui, c’est vrai. Selon les commandes, il est plus ou moins noir. J’aime dessiner une idée comme elle me vient tout en ayant à l’esprit le cadre éditorial dans lequel elle va s’inscrire. C’est normal. On ne parle pas de la même manière avec un enfant de 5 ans et à  un pote avec qui on boit une bière !

 

Illustration pour le Magazine littéraire

 

Dessiner une idée ? C’est une jolie expression.

 

Oui, ce qui m’excite le plus, c’est trouver une idée. Le dessin, au fond, n’est qu’un médium. Ce n’est pas ça qui m’intéresse le plus. Je pense avec mon crayon à la main. Je commence à dessiner un œil, un nez et me demande ce qui peut bien se passer d’intéressant…

 

 

Peut-être est-ce dû à la facilité déconcertante avec laquelle tu dessines ? Que peux-tu dire sur ton trait ?

La conversation, 1984

 

Je dessine au crayon, à l’encre de chine. Beaucoup de gravure aussi. Quand j’ai commencé, on évoquait souvent George Grosz en voyant mes dessins. J’aime beaucoup Grosz, mais j’ai beaucoup plus regardé Otto Dix et Beckmann.

 

Max Beckmann, Les acteurs, ca 1942

 

 

Il y a beaucoup de personnages dans tes dessins, comme chez Otto Dix, d’ailleurs.

 

Oui, c’est vrai. Ce sont les gens qui m’intéressent le plus. Les regarder, voir comment ils se débrouillent. C’est une source d’inspiration infinie.

 

J’habite ici, Livre de dessins auto-édité, 1984

 

Les gens sont à ce point une source d’inspiration, que tu as illustré de nombreux ouvrages de psychologie grand public.

 

C’est vrai, je creuse le côté psy en ce moment ! Christophe André, mais aussi David Gourion, Acte Sud qui m’a commandé une série pour les enfants. Et même « Le coin du psy » que je dessine depuis deux mois pour Fluide glacial !

 

Et ta peinture ?

 

J’ai exposé pour la première fois avec Placid en 1983 à la galerie parisienne Travers. Elle appartenait à Philippe Renaud qui avait organisé la première expo de Garouste. Il a maintenant une galerie très chic de luminaires du côté de l’Elysée. A l’époque, on était encore dans la Figuration libre et le complexe du dessinateur qui fait de la peinture avait disparu. On pouvait se lancer ! Par la suite, Placid et moi avons travaillé avec Olivier Renault et Daniel Mallerin qui s’est beaucoup démené pour nous. Leur galerie – la galerie Paradis - était rue Vieille du Temple. Ils exposaient Speedy Graphito, Olivia Clavel … des jeunes peintres rattachés à la Figuration libre.

Huit personnages découpés, Acrylique sur carton, 1986-1987

 

 

Les pratiques du dessin et de la peinture sont-elles très différentes ?

 

Pendant longtemps, j’ai souffert en peignant. Je trouvais ça beaucoup plus difficile que dessiner. Plus maintenant. J’ai décidé que tout ce que je faisais était bien et ça va beaucoup mieux ! J’ai envie de tout faire. Je ne suis pas prêt de m’ennuyer !

 

La lumière bleue, acrylique sur toile, 1987

 

 

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