Damien MacDonald, l'art du médium

13/09/2017

 

 

Il y a quelques mois, je rencontrai Damien MacDonald par l'intermédiaire de Moonassi et d'Emmanuel Bouvet, directeur de la très belle galerie 24B, rue Saint-Roch, derrière l'église du même nom. Le café que nous avions projeté de prendre à l'occasion de son exposition s'est transformé en une passionnante après-midi de discussion sur le dessin, la musique, les artistes qui nous bouleversent... Ma proposition de l'interviewer à l'occasion de sa nouvelle exposition L'envers du réel sous le commissariat de Ludovic de Vita fut, comme je m'y attendais, l'occasion de poursuivre notre échange et d'aborder à rebours la question du dessin, comme un art médiumnique.

 

 

Je voudrais commencer en écoutant la rediffusion sur France Culture d’une émission de l’historien de l’art Daniel Arasse sur le Verrou de Fragonard . Quelle éventuelle résonance avec ce qu’il y expose sur le rien et l’objet du désir peux-tu voir avec tes dessins.

 

J’ai écouté cette rediffusion la semaine dernière. J’ai une passion pour le Détail, dont Arasse a beaucoup parlé, le double-fond, la chausse-trappe. Pour l’évocation aussi, qu’elle soit érotique ou symbolique. Le procédé utilisé par Fragonard - parler d’éros en le cachant dans le décor - m’est très familier. J’aime l’expression par l’allégorie, ce qui ouvre à la rêverie. Quand j’écris un personnage de théâtre, s’il n’est pas allégorique, il perd très rapidement de sa chair et de sa substance, jusqu’à s’effacer de la narration. C’est la même chose pour le dessin. J’ai besoin que les personnages et les objets inanimés qui y prennent place jouent un rôle, que je puisse interagir avec eux.

 

 Jean-Honoré Fragonard, Le verrou, 1777, Musée du Louvre

 

Interagir à quelle fin ?

 

Quand je crée une narration dessinée ou écrite, les personnages m’apprennent des choses sur moi, sur ma conscience. Allégorie après allégorie, je cherche à me rapprocher d’une forme de révélation, à la manière des anciens gnostiques. La quête d’originalité à laquelle le monde contemporain occidental a assigné les artistes m’est complètement étrangère. Je me laisse surprendre par le dessin plus que je n’en suis l’auteur. Il doit venir de plus loin que moi, de zones qui ne dépendent pas de ma volonté. C’est une traversée où affluent la généalogie, les rêves, du collectif, que sais-je encore…. En laissant venir à la surface des choses habituellement refoulées par la société - le désir, notamment – Fragonard me semble emprunter le même chemin.

 

 

Damien McDonald, From Poe to Dogen, encre sur papier

 

 

Finalement, la main ne serait qu’un médium, un intermédiaire entre des mondes de l’esprit et la feuille de papier ?

 

Oui, j’aime beaucoup ce mot : médium. Notamment parce que je suis passionné par les médiums pour ce qu’ils ont de pathologique ou de lumineux. Il me semble que les artistes sont comme des canaux. Le médium qui essaie de capter les voies de l’au-delà procède exactement de cette façon. Victor Hugo a été fasciné par la médiumnité.

 

 

Oui, tout à fait, je l’ai brièvement évoqué dans un article consacré à la klecksographie, l’art des taches. Hugo a réalisé des dessins de taches d’encre en lien avec des expériences spirites.

 

Tu sais qu’aller aux frontières de la tache et du plissé a permis à de nombreux artistes de contourner la censure. La censure revient au galop à notre époque, pas seulement en occident mais partout sur la planète. Les artistes qui laissent parler l’éros, le désir ou le rêve ont toujours été du côté de l’autonomie plutôt que de l’autocratie, et donc particulièrement gênants. Qui connait ses désirs devient autonome et n’a plus besoin d’être gouverné, ou devient même ingouvernable ! L’exposition actuellement en cours à la galerie 24B – L’envers du réel - qui met en scène une confrontation entre des artistes occidentaux et des artistes chinois pose notamment cette question : comment parler du désir face à un régime qui ne fait que très peu de cas de la liberté artistique ? Caché dans le décor, l’objet interdit – au premier abord dissimulé – n’en est que plus intensément accentué, comme dans le Verrou de Fragonard où la scène dérobée aux premiers regards apparaît plus puissamment sexuelle, une fois le décor révélé. La logique du désir s’exprime dans une oscillation entre le caché et le révélé.

 Damien McDonald, From Poe to Dogen, encre sur papier

 

 

Joël Person dont les œuvres figurent, comme les tiennes, dans l’exposition L’envers du réel, racontait à l’occasion de notre échange avoir été frappé, à l’âge adulte, par des formes érotiques cachées dans les rochers d’un tableau de son enfance ayant pour sujet le supplice de Brunehaut.

 

Pour une raison qui m'échappe les supplices mérovingiens ont joué un rôle important dans l'imaginaire de mes narrations aussi. Chez Brunehaut, cette reine wisigothe, la présence des cheveux et de la queue de cheval la rapproche logiquement de l'univers de Joël pour qui le cheval est lui-même une allégorie du désir.

 

 

Oui, et la torsion du corps de Brunehaut attachée par les cheveux, un bras et une jambe à la queue d’un cheval fougueux est également très suggestive. De la même façon que les plis dans le Verrou.

 

Chacun trouve en effet matière à projection dans ce qui peut constituer le « presque rien » d'une œuvre. PLe textile est important pour moi. En cela, je rejoins étrangement Fragonard, alors que j'ai mis longtemps à m'intéresser à la peinture du XVIIIème siècle. J'ai sans doute été inspiré par la vision de Deleuze, dans son livre sur Le pli - Leibniz et le baroque. Cela n'est pas mis au premier plan de mes dessins, mais je me questionne beaucoup sur les plissés. Moebius était limpide sur le sujet et disait même que l’on voit un dessinateur dans les plis qu’il dessine. Serge Clerc était lui aussi obsédé par les plis, et plus spécifiquement la façon dont tombent les pantalons.

 

Damien McDonald, Les délices, encre sur papier (détail)

 

 

Tu me parlais des personnages de tes dessins et des interactions nouées avec eux … Qu’en est-il des décors ?

 

J’ai une passion – terreur pour le décor ! Il n’y en a quasiment aucun dans mes dessins. Les corps y sont suspendus. L’idée que l’on puisse décomposer le monde en perspective me laisse  encore songeur. Mes personnages flottent souvent dans des espaces, des zones désertiques, dans des lieux symboliques. Du coup, le décor devient une vraie question, une interrogation permanente. C'est une manière de chercher le « lieu-dit ».

 

Damien McDonald, Les délices, encre sur papier

 

En tant que commissaire d’exposition, ta pratique a-t-elle un sens artistique au même titre que lorsque tu dessines ?

 

Oui, c’est éminemment relié. C’est parce que c’est relié que je peux me permettre de travailler en tant que commissaire d’exposition. Si je n’avais pas l’impression que ça nourrissait intellectuellement et artistiquement l’ensemble de ma recherche, j’en perdrais très vite l’intérêt. Je crois viscéralement que l’art peut être total, tout en ayant la conscience que l’art total peut devenir totalitaire. Je rêve d’un art total qui puisse être totalisant, sans limite, englobant la tous nos objectifs humains, nos rêves. Mais sans être totalitaire. C’est presque une gageure de s’ouvrir à la totalité sans tomber dans un système ! Je cherche, en tant que commissaire, à être le plus ouvert possible à la formidable multiplicité de formes et de pensées. A travers mes différentes pratiques, je coagule, je tente d'assembler ce qui peut paraître épars.

 

 

Quel lien pourrais-tu établir entre la pratique du dessin et l’enfance ?

 

Evidemment, le dessin et l’écriture ont commencé dès que j’ai su tenir un stylo. C’était ma manière de faire face au réel, d’essayer de le comprendre. Là réside tous les germes de ce que je fais encore aujourd’hui. Je m’adresse peu à l’enfant que j’étais car il est toujours là. Mais j’aime l’idée que mes œuvres puissent parler aux enfants. C’est un public très difficile à atteindre car dépourvus des oripeaux sociaux ou culturels dont nous sommes parés. À ce titre ils sont passionnant. Dans mes premiers dessins d’enfant, il y a des obsessions que je n’ai pas encore osé redéployer. J’aimerais un jour retravailler avec la grammaire de ces dessins-là. Il y avait notamment des personnages à tête triangulaire pourvue d’un œil unique qui portaient des muselières, et des forêts de feux de circulation, comme une sorte de clin d’œil à l’iconographie symbolique...

 

 

… qui a un rapport avec les rêves...

 

Je travaille toujours sur le rêve. Dans Les délices, j’ai commencé à travailler sur ces rêves d’enfant, à les mettre en forme mais ça prend du temps. Je cherche ! Je relis en ce moment des passages de Jung sur Jérôme Cardan, dont j’ai souligné un très beau passage : « Il est vraisemblable que nous rêvons en fait constamment, même en état de veille mais que la conscience produit un tel vacarme que le rêve ne nous est alors plus perceptible  ». Cette hypothèse est absolument géante ! Il y a dans le fait de dessiner une volonté d’éteindre le bruit de la conscience, de se débarrasser de l’égo, de manière à percevoir ce rêve ininterrompu. Je rêve d’une pratique artistique qui soit capable d’effacer ce bruit de manière à saisir ce fil tendu de productions oniriques au sens symbolique quasiment universel. En tout cas bien plus similaire et partagé qu’on ne veut le croire !

 

Jérôme Bosch, Panneau central du Jardin des délices, huile sur bois, Musée du Prado

 

 

A propos du Jardin des délices, quelle en est la genèse ?

 

Damien McDonald, Les délices, encre sur papier

 

Nous évoquions le fait que les pratiques artistiques se répondent les unes les autres. Quand j’ai fait l’exposition sur les 500 ans de la mort de Jérôme Bosch, j’étais en train d’écrire ma pièce Hypnos Rex sur la vie de Raspoutine dont tu sais peut-être qu’il était un starets et proche des pratiques chamaniques toungouzes de Sibérie. Me pencher sur les transes et visions chamaniques sibériennes a grandement nourri le regard que je portais sur Jérôme Bosch. Avant cela, j’écrivais un roman – à ce jour inachevé - sur le monde du rêve. Pour offrir aux personnages un support initiatique dans le roman, j’ai créé un jeu de carte – les Sleepwatchers - qui devait former un système dans le roman. Le jeu de carte créé, le système s’est mis à exister indépendamment du roman et a déborder vers la création des 500 dessins des Délices.

 

Jérôme Bosch, Panneau central du Jardin des délices (détail), huile sur bois, Musée du Prado

 

 

En quoi consistent ces cartes ?

 

Pour ne pas reprendre les 22 arcanes majeurs du tarot de Marseille, j’ai créé 32 arcanes sans nom, ni chiffre. Je me suis inspiré d’un rite initiatique du peuple Peul, organisé autour des rêves. Le futur initié reçoit une cordelette nouée qu’il place sous sa tête pour dormir. A chaque fois qu’il reçoit un rêve initiatique, il dénoue un des nœuds. Quand la cordelette est entièrement dénouée, le rite est accompli et il entre dans l’âge d’homme. De la même manière dans mon jeu de cartes, l’impétrant tire une carte et la glisse sous l’oreiller avant de dormir. Cette carte lui donne un rêve et quand il le réalise, il passe à la carte suivante. Une fois le jeu terminé, l’initiation est accomplie. Dans le roman, on devient un Sleepwatchers, ce qui signifie que l’on peut voyager dans l’inconscient collectif, traverser les époques, voire se réincarner dans le passé.


 

Cliquer sur la flèche pour faire défiler le diaporama.

 

Ce jeu a été édité ?

 

Une amie éditrice m’a proposé de l’éditer. L’objet a donc commencé à exister presque malgré moi et les gens à l’utiliser, à évoquer avec moi les rêves qu’ils faisaient en utilisant ce jeu de cartes. Dans le prolongement de ces cartes, les 500 dessins sont des rêves éveillés ou endormis. On revient à l’idée de Jung selon laquelle il y a une part de rêve latente même lorsque l’on est éveillé. Les pratiques méditatives ou artistiques permettent peut-être de renouer avec ça. Si je suis la thèse de l’historien de l’art Wilhem Fraenger, Jérôme Bosch a travaillé sur une forme de spiritualité libre, anarchiste, probablement lié aux communautés adamites de l’époque.

 

 

Cette thèse est contestée mais elle est passionnante.

 

Contestée, je pense à tort. J’ai eu, à la lecture de son livre, le sentiment de voir s’exprimer toutes les intuitions qui m’avaient parcouru en montant cette exposition. Je crois que Fraenger a mis le doigt sur quelque chose qui a du sens.

 

 

Et qui indépendamment de sa réalité ou non a une résonance pour nous comme tel.

 

Oui, tout à fait. L’exposition est donc née de la confluence de plusieurs désirs : le désir de convoquer les pratiques chamaniques toungouzes de Sibérie, le désir de recréer un système initiatique par le rêve pour un roman qui a fini par déborder dans le réel, et l’envie de rendre hommage et dialoguer avec cet autre obsédé du détail qu’était Jérôme Bosch. Ces trois envies conjointes ont produit la substance de ces 500 dessins. Dans ces dessins, il y a évidemment un jeu et un dialogue avec ces rêves d’enfance que je remets en scène et retisse avec mes rêves d’aujourd’hui pour essayer à nouveau de toucher à cette idée d’art total, c’est-à-dire de nouer le début avec la fin, de se pencher sur l’origine pour aller vers le futur. J’essaie de coaguler, réunir, rassembler !

 

 

A rassembler en noir et blanc, s’agissant de tes dessins…

 

Le noir et blanc et la silhouette sont entrés dans mon langage graphique car ils n’ont rien de réel. On ne voit pas le monde sous forme de silhouette pas plus qu’on ne le voit en noir et blanc. Quand je dessine avec des lignes, on est forcément propulsé dans le monde de la rêverie, de la métaphore et de l’allégorie.

 

 

Pour moi, un monde de couleur peut aussi être en dehors du réel. Jérôme Bosch en est un bon exemple, d’ailleurs.

 

Oui, peu de personnes se baladent dans Kandinsky, par exemple ! La couleur me fait peut-être encore peur. J’espère un jour avoir la disponibilité mentale pour la laisser s’exprimer. Je ne saurai quel rapport j’entretiens avec la couleur, que lorsque j’aurai baissé la garde et accepté qu’elle envahisse mes images ! Pour l’instant, je m’en défends. Peut-être aussi parce qu’offrir une image en noir et blanc laisse aux gens la possibilité d’y mettre la chair qu’ils veulent. Francis Bacon qui m'émeut particulièrement laisse au spectateur le soin d’imaginer l’affect qu’il a voulu mettre en lumière. Il ne plaque pas les couleurs sur le monde mais laisse le monde affleurer derrière. Se confronter à la couleur, c'est prendre le risque de plaquer des couleurs. Mais ça viendra, j’espère !

 

Il n’y a nulle obligation à s’y essayer d’ailleurs…

 

Tu as raison et peut-être passerai-je ma vie à être « presque dans la couleur » !

 

Qu’entends-tu par « être presque la couleur » ?

 

Le « presque » est un mot qui m’importe beaucoup, qui revient souvent dans mes textes. Je crois que ça a un rapport avec le désir. Désirer c'est être « presque dans »... Ou disons « presque être », tout simplement, le mot « dans » n’est pas nécessaire. Ce « presque » m’intrigue vraiment. Au moment de créer, on est presque mort, presque vivant, presque rêvant et aussi presque sorti du réel.

 

Jérôme Bosch, Panneau central du Jardin des délices (détail), huile sur bois, Musée du Prado

 

Dans tout ce que tu m’as exposé, il y a beaucoup de gravité. Quelle est la place de l’humour dans ton œuvre ? Je pose la question parce qu’il me semble – pour revenir à Bosch – que l’humour y est très présent.

 

Dans mon dessin, je cherche l’humour autant que l’amour. Le ludique m’importe autant que la profondeur. Il est presque impossible que le dessin ait du sens si je ne me suis pas amusé lorsque je le réalisais ! L’humour me paraît d’autant plus nécessaire que la société s’est enferrée dans une forme d’ironie …

 

Damien McDonald, Les délices, encre sur papier

 

De sarcasme, même, je dirais … De ricanement.

 

Oui, un ricanement, qui est pour moi l’inverse de l’humour. Il m’est difficile de rire « au dépend de » ; je pense qu’il faut rire avec. Celui de mes dessins qui me fait le plus rire représente des moutons qui regardent les nuages en se disant, « tiens, il a réussi à léviter » ! Je me souviens avoir beaucoup ri en le dessinant. Beaucoup de mes dessins partent d’une envie de se moquer des contingences du monde.

 

 

Pour revenir au tableau de Fragonard qui a initié notre entretien, il y a de l’humour aussi, à avoir caché un corps de femme, jambes écartées dans le décor. C’est très drôle !

 

Oui, et c’est aussi le sens de l’art face au pouvoir du monde. Il y a une puissance de subversion dans la dérision !

 

L'envers du réel Dialogue franco-chinois entre poésie et arts visuels, Galerie 24B en collaboration avec ON/gallery Beijing, 24 bis rue Saint Roch à Paris. Jusqu'au 23 septembre 2017

 

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