Alex Varenne, Pop Curiosa

07/07/2017

Il y a trois semaines, mon amie Rachel Hardouin m'a fait une très belle proposition : l'accompagner voir Alex Varenne, visiter son atelier et y réaliser une interview. Bien entendu, j'acquiesçai avec enthousiasme à cette invitation et rendez-vous fut pris quelques jours plus tard. C'était l'anniversaire de Rachel et j'apportai à mes hôtes deux albums de mes collages érotiques intitulés 5 sens. C'est ainsi que démarrèrent les quelques heures d'échanges, rigolades et interview d'Alex à la découverte de sa pop Curiosa.

 

 

 

Ta table de travail est remplie de toutes sortes d’objets, parmi lesquels figure un compte-fil. A quoi te sert-il ?

 

Je m’en sers en ce moment pour voir tous les détails du Bain turc (Alex Varenne est en train de peindre sa version du célèbre tableau d’Ingres). Regarde, il y a un liquide rouge dans la coupelle. D’après Véronique (la compagne d'Alex, qui nous a rejoints), ce serait du maquillage.

 

Nous voici penchées – Véronique, Rachel et moi – sur un tout petit détail du tableau qui doit mesurer environ 1cm2 sur la reproduction, chacune conjecturant sur ce qui y est représenté.

 

 

Ton atelier est entièrement couvert de tes œuvres du sol au plafond. Tu travailles beaucoup ?

 

 Alex Varenne, Acrylique sur toile

 

Oui, c’est une drogue ! Si je passe une semaine sans peindre ou dessiner, je me sens mal. Je commence tôt le matin et arrête vers 18h00. Si on ôte le temps du repas et de la sieste, je dois travailler environ huit heures par jour. J’ai une énorme production !

 

 

As-tu toujours dessiné ?

 

 

Je suis né avec un crayon dans la bouche ! J’ai dessiné très tôt, beaucoup. On m’empêchait de parler et il m’a fallu très vite trouver un autre moyen pour pouvoir m’exprimer. Ma mère prenait beaucoup de place à la maison. Elle s’exprimait à la place des autres, moi y compris.

 

Carte postale réalisée en 1987

 

 

Que faisaient tes parents ?

 

Mon père travaillait à la SNCF comme agent, mais c’était un artiste à sa façon. Il créait des maquettes de train avec des matériaux de récupération comme des boîtes de conserve et les faisait fonctionner. Il se réfugiait dans son monde. Ma mère était femme au foyer mais c’est elle qui en tenait les rênes.

 

Que dessinais-tu pour échapper au mutisme contraint dans lequel on te plaçait ?

 

J’ai fait une partie de ma scolarité en pension où parler n’était pas chose facile non plus… Comme j’étais souvent puni, je ne rentrais pas chez moi certains week-ends et je dessinais pour m’évader. Le pensionnat dans lequel j’étais n’était pas mixte, évidemment. Les femmes représentaient un monde de fantasmes imaginaires ! Je dessinais donc surtout mes petites copines. J’essayais de les placer dans différentes situations, de les faire parler.

 

 Erna Jaguar, Albin Michel, 1988

 

 

Comme des petites bandes dessinées ?


C’était assez sommaire ! Je lisais beaucoup de bandes dessinées, américaines notamment. Celles de Milton Caniff et d’Alex Raymond. Ce n’était pas à proprement parler érotique mais on y voyait de très belles femmes à la Rita Hayworth.

 

Extrait d'une planche de Terry and the pirates de Milton Caniff

 

 Extrait d'une planche de Alex Raymond

 

 

Ton œuvre est très cinématographique. J’imagine que ça a dû t’influencer.

 

J’allais pas mal au cinéma ! C’était encore l’époque des stars hollywoodiennes, avec Greta Garbo, Ava Gardner. Elles étaient magnifiquement mises en scène, presque déifiées. Dans ce cinéma de studio, la lumière modelait leur visage et les faisait ressembler à des tableaux. Le cinéma a beaucoup changé ensuite, plus réaliste, la caméra à l’épaule. Ce n’était plus aussi fantasmatique.

 

Après le pensionnat, tu as suivi un enseignement artistique ?

 

Mes parents voyaient mon souhait de devenir artiste d’un mauvais œil mais ils ont accepté que je suive des études pour devenir prof de dessin. J’ai donc passé un concours pour entrer à l’école Claude Bernard qui formait, à Paris, les futurs professeurs et je suis venu de Lyon avec mon frère (Daniel Varenne, auteur de plusieurs scénarios des bande-dessinées d’Alex) qui se destinait aux mêmes études.

 

Y as-tu beaucoup appris ? Parmi les artistes que j’ai interviewés, beaucoup ont regretté l’indigence de l’enseignement artistique délivré dans les écoles qu’ils ont fréquentées.

 

J’ai suivi un enseignement très académique qui m’a beaucoup appris. C’est vrai qu’après 68, l’enseignement a complètement changé. Les professeurs de dessin ont été formés à la fac et n’y apprenaient plus à dessiner. Ils savaient ce qu’était une image sans être capables de réaliser une perspective.

 

Combien d’années as-tu enseigné le dessin ?

 

J’ai passé mon CAPES en 1962 et exercé comme prof pendant 25 ans d’abord à Provins, puis en Martinique au lycée Victor Schoelcher et enfin à Evreux. J’enseignais les techniques de dessin, ce qui m’était reproché par l’inspection d’académie, mais passionnait les élèves ! J’ai finalement arrêté l’enseignement quand je n’ai plus réussi à concilier ce métier avec la bande-dessinée.

 

Jean-Claude Forest, Extrait de l'album Barbarella. Le Terrain Vague, 1968

 

 

Quand as-tu commencé à dessiner des bande-dessinées ?

 

En 1968, des auteurs de BD pour adulte ont émergé comme Forest et Peellaert. Ils ont été suivis par de nombreux autres artistes. Druillet et Moebius à Métal Hurlant, Reiser à Charlie mensuel… Il y avait aussi tout un lot de fanzines. A cette époque, Wolinski a lancé de nombreux auteurs, comme Tardi, Muñoz … La BD italienne était aussi très intéressante avec Tanino Liberatore, Mattotti… La bande dessinée était un art populaire et j’ai pensé que ce serait un médium intéressant pour m’exprimer. C’est Wolinski qui, le premier, m’a fait confiance. Je lui avais envoyé un projet et il m’a demandé si d’autres éditeurs avaient proposé de me publier. Ayant répondu non, il m’a simplement dit : « On a de la chance ! ». La série Ardeur réalisée avec mon frère Daniel qui en a signé le scénario a été publiée dans Charlie mensuel pendant sept ans à partir de 1979. Les Humanoïdes associés en ont récemment publié l’intégrale.

 

 

Série Ardeur, Alex et Daniel Varenne, publiée dans Charlie mensuel puis chez Albin Michel entre 1980 et 1987 (6 tomes)

 

Cette histoire se rattachait plus au genre du polar. Quand et comment as-tu commencé des sujets érotiques ?

 

Planche extraite de Ida Mauz (Tome 5 de la série Ardeur), Alex et Daniel Varenne, 1983

 

La série Ardeur a rencontré un succès d’estime mais pas vraiment de librairie. C’est Wolinski qui m’a conseillé de m’essayer au genre érotique car il trouvait que je dessinais très bien les femmes. Ca correspondait bien à ma vie. Mon premier album érotique – Carré noir sur dame blanche – est sorti en 1984 et ça a tout de suite très bien marché. Dans les années 80, les libraires n’hésitaient pas à promouvoir ce type d’ouvrage. C’était une autre époque !

 

Détail d'une planche de Carré noir sur dame blanche, Albin Michel, collection L'écho des savanes, 1984

 

 

Es-tu amateur de littérature érotique ?

 

Non, ça ne m’intéresse pas du tout ! En revanche, j’aime bien les récits comme Les mémoires de Casanova, les histoires plus ou moins vécues parce que je m’y retrouve. Mes histoires se sont toujours inspirées de ma vie et de mes fantasmes. Je ne m’imaginerais pas dessiner la vie fantasmatique de quelqu’un d’autre !

 

Alex Varenne, Amours fous,Albin Michel, collection L'écho des savanes, 1991

 

 

Il y a peu d’hommes dans tes scènes érotiques…

 

Oui, c’est vrai ! Dans mes histoires, ils ne sont pas vraiment mis en valeur physiquement ou intellectuellement. Ce sont des faire-valoir !

 

 

Y a-t-il des pratiques sexuelles plus graphiques que d'autres ? Ou que l'on prend plus de plaisir à dessiner ? En posant cette question, je pense notamment à Joe Shuster qui a dessiné de nombreuses scènes fétichistes, très intéressantes sur un plan graphique.

 

Non, je ne vois pas de différence dans la représentations des pratiques sexuelles.

 

  Joe Shuster, in Nights of horror n°9, "Estelle, by sign, indicated that she wished to have the maid continue"

 

Alex Varenne, encre de chine

 

 

Quelles sont tes influences picturales ?

 

Pour mes premières BD, j’ai été très influencé par les BD américaines que j’avais lues enfant, comme celles de Milton Caniff dont je t’ai parlé au début de l’entretien. Je pourrais également citer le cinéma, en particulier l’expressionnisme allemand. Fritz Lang, bien sûr. Pour les albums érotiques,  je me suis beaucoup inspiré des estampes japonaises de style ukiyo-e de Hiroshige, Hokusaï, Utamaro…

 

 Estampe Ikagawa Utamaro (1753-1806)

 

 Alex Varenne, Acrylique sur toile

 

 

Les shunga j’imagine ? Je ne sais pas si Hiroshige en a réalisé mais on connaît celles, célèbres, d’Hokusaï…

 

Oui, bien sûr, les shunga. Dans un autre registre, la peinture chinoise m’influence aussi beaucoup. Les tableaux de paysage où l’homme est représenté en minuscule.

 

 

C’est un art complexe à pénétrer pour un occidental et à ce titre passionnant… J’ai récemment interviewé un artiste coréen, Moonassi qui m’expliquait que dans le Bouddhisme Zen, les lettrés choisissaient la peinture comme une manière de méditer. Sur un plan technique, dessiner une belle ligne impose de s’abstraire de ses tourments.

 

J’ai suivi des cours de calligraphie pendant un an, une expérience qui m’a beaucoup appris à libérer mon geste, à fluidifier mon trait. C’est l’essence même de la personnalité de l’artiste. Les arts extrême-orientaux sont effectivement difficiles à appréhender par la culture occidentale mais il y a des correspondances dans les sensibilités. Je pense notamment au tachisme : Hans Hartung, Georges Mathieu, Henri Michaux...

 

Henri Michaux, sans titre, 1959

 

 Extrait de la bande dessinée Gully Traver, Casterman, 1993

 

 

Quelles techniques utilises-tu dans ton travail ?

 

Pour mes bandes-dessinées, j’ai toujours travaillé à l’encre, à la plume ou au pinceau sur un calque en polyester, en y incluant parfois des trames.

 

Alex nous montre une planche transparente d’environ 50 sur 30cm où la danseuse étoile Sylvie Guillem est représentée en mouvement à l’encre noire dans les cases. En certains endroits, une trame composée de fines lignes a été décalquée au dos et apparaît en transparence (non reproduite ici).

 

 Extrait d'une planche de Gully Traver publié chez Casterman, 1993

 

 

Quand je peins, le dessin préparatoire est une étape importante. Je ne veux pas d’empattement sur la toile, que ce soit bien uni. Je dois donc avoir une idée précise de ce que je vais peindre et faire une esquisse au crayon.

 

Le travail de peintre est-il très différent de celui d’auteur de bande dessinée ?

 

Dans une BD, on raconte une histoire. On est beaucoup plus contraint, ne serait-ce que par le scénario. Par exemple, si l’histoire se déroule en ville, je dois dessiner des voitures, ce que je déteste ! Et puis mes bande-dessinées sont en noir et blanc. La peinture me permet de travailler en couleur. Je me sens beaucoup plus libre lorsque je peins. En revanche, il m’arrive de réutiliser le personnage d’une de mes BD comme sujet d’un tableau. La peinture occupe désormais une grande partie de la vie artistique d’Alex et les tableaux de femmes nues mélangeant esthétique pop art et japonisme sont posés au sol en multiples couches successives.

 

La grande fugue (Tome 3 de la série Ardeur), publié aux éditions Albin Michel, collection Le square - Albin Michel), 1983

 

Acrylique sur toile issue de la série Strip Art

 

Je termine par une demande, celle de ton adresse mail pour que je t’envoie le projet d’interview.

 

Je n’ai pas d’adresse mail, ni d’ordinateur d’ailleurs ! Je sais que ça peut être utile, mais je ne vois pas ce qu’il pourrait apporter à mon travail. Je crois aussi que j’aurais peur d’y passer trop de temps et je ne veux pas me dévier de ce qui est l’essence même de ma vie.

 

 

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