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Arnaud Labelle-Rojoux. Caracollages !

  • il y a 4 heures
  • 14 min de lecture

Le MAC VAL est une institution formidable dotée d’une riche programmation traversée de chemins buissonniers. L’exposition « Voyez-vous ça !» d’Arnaud Labelle-Rojoux, sous le commissariat de Nicolas Surlapierre, directeur du musée et Frédéric Paul, conservateur aux collections contemporaines au Centre Pompidou, ne déroge pas à ce constat. Organisée autour de la série SMS (Stop Making Sense) composée de 365 collages, à laquelle ont été adjoints deux autres ensembles – LCDB (Le Culte Des Banni.e.s) et ++ Overmore, cet assemblage foisonnant donne à voir, réfléchir, s’amuser, en se laissant porter par les jeux de dé-construction d’un artiste singulier, à la fois dans et en marge de l’art contemporain. J’ai eu la chance d’évoquer avec lui la pratique du collage, un sujet qui m'intéresse depuis longtemps.


Extrait des 365 collages de SMS, visible au MAC VAL jusqu'au 12 avril 2026. Photo © Fabrice Gousset

 

Vous pratiquez le collage sous diverses formes : le collage papier, mais également des assemblages en volume (sculptures, installations) ou même en mouvement (performances). Y-a-t-il une communauté d'esprit ou d'action dans ces pratiques ?


Tout à fait et, pour l’illustrer, je commencerai par une petite incise biographique. J’ai grandi à Paris dans un milieu cultivé, ouvert aux arts et à la création. Ma mère m'emmenait voir les galeries du huitième arrondissement. Vers l’âge de 14 ans, je suis tombé  sur les Combine Paintings de Robert Rauschenberg dans une revue d'art : un déclic absolu ! Je me souviens comme hier de l’image qui illustrait l’article : un petit coureur à pied entouré d'un rond, une ligne bleue qui flottait, un papier avec une inscription écrite... Je connaissais déjà les papiers collés de Picasso dans sa période cubiste, peut-être les collages dada. Mais là, c’était un collage vivant ! La modernité et la force de Rauschenberg m’ont mis très tôt sur la piste des assemblages. Après Rauschenberg, j’ai découvert Duchamp dans une exposition Raymond Duchamp-Villon–Marcel Duchamp (en 1967, NDLR) au Musée national d’art moderne, où se trouve actuellement le Palais de Tokyo. J’y ai vu la pièce Why Not Sneeze avec la cage, les faux morceaux de sucre en marbre : une autre forme de d'assemblage, cette fois-ci d'objets. Je n’ai pas exactement compris ce que c'était, mais j’ai senti que c’était important.


Quand je suis entré au Beaux-Arts de Paris en 1969, je faisais donc déjà des collages papiers, des sortes de scrapbooks notamment, et des assemblages d’objets qui étaient dans l’air du temps avec les Nouveaux réalistes. Ces collages ne se plaçaient pas dans un registre esthétique mais dans celui du prélèvement, de la chose trouvée.  Sauf qu’aux Beaux –Arts, on ne faisait pas ça du tout à l’époque ! Je me souviens encore de mon prof de peinture, très sympathique au demeurant, qui ne comprenait pas du tout ce que je voulais faire. A ses yeux, je gâchais mes qualités de peintre, parce que j'utilisais des choses toutes faites, du « Ready-made » !


Donc, pour en revenir à votre question, le collage au sens des Combines et l'assemblage d'objets au sens de Ready-made se complètent. C’est aussi autour de 67, que j’ai découvert le cut-up de Claude Pélieu et de William Burroughs. J’ai alors saisi qu’on pouvait également prélever des choses préexistantes dans l'écriture.

 

Parlons justement de l'écrit, des mots, de leur polysémie, un point qui me semble tenir une place importante dans votre travail.

Mon goût des mots est en effet beaucoup fondé sur la polysémie. Sur le fait qu’un mot peut pratiquement signifier une chose et son contraire. J'ai toujours été intéressé par cet aspect – d’une chose et son contraire, simultanément. J’ajoute que la polysémie n’est pas que dans les mots : on la trouve également dans les objets, dans les images et dans les assemblages. Cette chose est bien connue au cinéma, avec l'effet de Koulechov dans le montage.


Je reviens au biographique : dans les années 68-69, j’ai aussi découvert les situationnistes, et avec eux l’idée du détournement : piéger le réel pour en faire, dans le cas des situationnistes une arme révolutionnaire contre le « spectacle ». En ce qui me concerne, j’ai pensé qu’il y avait quelque chose à retourner dans tout ce que j’avais accumulé culturellement. J'ai lu beaucoup, j'ai été cinéphile, j’ai été très nourri par beaucoup de choses : le matériau était presque acquis. Le collage, le montage, l'assemblage, le détournement permettent d'une certaine manière de déconstruire tout ça.


Vue de l'exposition Voyez-vous ça,  au MAC VAL. Photo © Fabrice Gousset


Est-ce une forme de subversion ?

La subversion, quand elle existe, est volontaire. Tandis que la déconstruction est plutôt, disons au moins dans un premier temps,  de l’ordre du jeu... comme un jeu de déconstruction !...

 

Quelque chose de peut-être plus modeste aussi ? Moins dans la revendication, plus dans  la spontanéité.

Tout à fait. J'aime bien utiliser la formule « mise en crise ». Une mise en crise, comme un refus de la réalité, pour dire que la réalité, c'est aussi ce qu'on peut en faire : on joue avec. La subversion, ce serait plutôt de dire : je veux remplacer ce qui est immédiatement lisible par quelque chose qui serait aussi immédiatement lisible. Ce n’est pas là-dedans que je m’inscris.

 

Dans la pratique du collage, l’inconscient est à l'œuvre...

C’est vrai. Sur une des peintures exposées dans la dernière salle de mon exposition au  MAC VAL, j’ai inscrit cet aphorisme : « L'inconscient crève les yeux ». Il y a quelque chose d’évident, qui crève les yeux de celui qui le regarde, mais pas de celui qui le fait. L’inconscient est à l’œuvre, oui.


Vue de l'exposition Voyez-vous ça, au MAC VAL. Photo © Fabrice Gousset


Comme si, dans une œuvre, le regardeur devenait le psychanalyste de l’artiste. C’est assez étonnant comme perspective !

Certains de mes collages, mais peu, sont assez lisibles. Par exemple, dans un magazine de la cinémathèque française, je tombe sur une image représentant deux personnages – une femme avec des lunettes noires et un homme avec un chapeau. Immédiatement, je songe que j’avais trouvé un peu auparavant une photo de Jean-Pierre Melville en noir et blanc avec un chapeau et des lunettes noires. Là, l’association est assez consciente. Mais la plupart du temps, cela fonctionne plutôt dans le sens de l’association libre. 

 

Le collage fonctionne beaucoup sur le mode de l’écriture automatique. Mais, il est aussi une manière de ranger, de classifier, de cartographier à la manière d’Aby Warburg : il participe à la création d’une mythologie propre, mêlant histoire de l’art, art populaire, vie personnelle etc.

Même s’il est très différent du mien, le travail de Mike Kelley  sur la question de la classification comme fonctionnement et rangement de la mémoire – en particulier dans Memory Ware - m’intéresse beaucoup. Il y mélange la culture populaire, la culture savante, des objets de son intimité, etc. Tout est agencé, comme s’il mettait à plat, déployait ce qui l’a nourri ou ce qu’il a expérimenté, apparemment parfois des choses un peu lourdes. Cela rejoint dans une certaine mesure l’Atlas Mnémosyne de Warburg. Je me rends compte avec l’âge que mes collages–assemblages forment eux aussi une sorte de cartographie. Je pourrais ici aussi parler du « Montage, mon beau soucis » de Godard ou de son travail sur la référence, la citation. Je me situe là aussi. Je suis moi-même un peu constitué comme un collage ! Nous sommes tous constitués de +++++ qui forment autant de territoires éparses qui s’additionnent. J’essaie de construire quelque chose à partir de ça. Je ne sais pas si c’est du rangement, mais c’est en tous cas l’établissement d’une construction de soi.

 

L’un des offices de l’artiste n’est-il pas d’établir des liens entre des choses qui en apparence n’en ont pas ?

Ils les établissent plus ou moins consciemment. Je me suis rendu compte de toutes ces ramifications en écrivant. Des hiatus s’opèrent entre, d’un côté, la low culture, la vulgarité presque, une trivialité dans laquelle je me reconnais et, de l’autre, quelque-chose d’assez obscure, presque savant. Jean-Yves Jouannais avait utilisé à mon propos la formule « ésotérique troupier ». Elle qualifie bien ce mélange, propre à mon travail, entre le compliqué, le cryptique et en même temps le très direct. Comme vous le disiez, je suis à la fois dedans et dehors. Le collage devient alors une métaphore de toutes mes pratiques qui s’agrègent les unes aux autres.


SMS, Exposition Voyez-vous ça, au MAC VAL. Photo © Fabrice Gousset


J’aimerais évoquer maintenant votre pièce SMS exposée au Mac Val composée de 365 collages réalisés chaque jour pendant un an. Une contrainte que vous vous êtes vous-même imposée.

Je vais revenir à la genèse de ce travail, qui n’est pas sans lien avec Warburg. Le directeur du MAH - Musée d'art et d'histoire de Genève – m’avait donné carte blanche pour intervenir dans sa revue en lien avec la visite du musée, un lieu étonnant qui se déploie sur plusieurs étages où sont exposés des artefacts de la préhistoire, des armures, des objets du quotidien, des meubles, des peintures de différentes époques jusqu'à l'art contemporain. J’ai vu ce musée comme un collage et, au lieu d'écrire un texte, j’ai réalisé plusieurs collages, dont un avec une armure : c'était ma visite du musée.

 

Comme une nouvelle incursion dans le scrapbooking.

Stop Making Sense, 27.10.2021, Collage et crayon graphite sur papier, 37 × 30 cm, Photo © Fabrice Gousset, Courtesy galerie Loevenbruck, Paris
Stop Making Sense, 27.10.2021, Collage et crayon graphite sur papier, 37 × 30 cm, Photo © Fabrice Gousset, Courtesy galerie Loevenbruck, Paris

Exactement ! Quelques temps plus tard, j’ai retrouvé une de ces photos d'armure – je fais souvent des photocopies d’images que j'aime bien - et l’idée m’est venue de faire un collage par jour, en m’imposant cette contrainte quotidienne. L'armure figure sur le premier collage, ainsi qu’un fragment de photo d'Ava Gardner et je ne sais plus quoi d’autre. En regardant ce collage, j’ai pensé que cela n’avait strictement aucun sens et j’y ai écrit SMS – Stop Making Sense. Cette référence à l’album des Talking Heads est devenue le nom de la série. Ironiquement, cette absence apparente de sens est en réalité tout le contraire : le collage génère une multitude de sens. 


J’imagine que vous avez réalisé ces collages avec ce que vous aviez sous la main selon l’endroit où vous vous trouviez.

Depuis des années, je garde des piles de magazines sous mon bureau, dont certains sont déjà découpés dans tous les sens. Donc, au sens propre, ils sont vraiment sous la main. Comme je me déplace, la question des matériaux s’est vite posée. A chaque départ, je remplissais une pochette d'images glanées chez moi au hasard, sans savoir ce que j’allais en faire. Et j’ai bien sûr trouvé des choses sur place à chacun de mes déplacements. Par exemple, à Nice, un jour de promenade en bord de mer, j’ai récupéré, abandonné sur une chaise, un journal – une édition de Nice Matin - avec ce commentaire rageur collé sur un papier écrit à la pointe Bic commentant la fameuse affaire « Omar m’a tuer » : «  Madame - je ne sais plus comment elle s'appelait - s'envoyait en l'air avec le jardinier » ! Je l’ai pris tel quel. C’était un collage « Ready made », mais aussi le surgissement d'une réalité.

 

Dans votre travail et souvent dans le collage, on parle de coq à l’âne. C’est vrai, mais de ce coq à l’âne surgissent des significations, des liens qui ont leur logique propre. Comme un chaos organisé.

C'est la raison pour laquelle l’injonction « Stop Making Sense » est une affirmation absurde. L’injonction à arrêter de donner du sens est en réalité une injonction à arrêter de donner un sens en particulier. Elle ouvre donc à tous les sens possibles.

 

Je connais assez peu de pratiques artistiques qui permettent à ce point à chacun de projeter un sens personnel et de se réapproprier l’œuvre. Notamment parce qu’il se matérialise dans des formes non intimidantes et utilise souvent les moyens du bord.

Oui, mais ça n’en reste pas moins un exercice complexe. Lorsque je sens poindre l’écueil de la lecture unique ou une facilité, - cela arrive parfois que des collages soient moins réussis, enfin de mon point de vue en tout cas  -  je ressens une insatisfaction. J’ai créé des dispositifs de lutte contre les lectures univoques : gribouiller rageusement des collages avec un crayon, coller du scotch, camoufler des morceaux d’image, etc. Certains collages, en revanche, ont surgi d’un coup, comme une sorte d’évidence sans que j’aie besoin d’intervenir dessus.

 

L’évidence se conjugue avec la part de hasard qui a mis tel ou tel papier entre vos mains. Autre point : un des écueils du collage est celui de la création, par la combinaison de belles images, d’une nouvelle belle image sans grand intérêt.

Bien sûr, on est parfois séduit par l'image source, mais on ne veut pas que ce soit ça la finalité de l’œuvre. Les nouvelles techniques permettent de créer très facilement des montages numériques, avec des trucages de type IA, qui sont très drôles et réussis. Certes, l’association d’images peut être séduisante, mais ce qui m’intéresse dans le collage est moins l’association elle-même que ce qu’elle crée comme sens contradictoires.


Je vous donne un exemple pour illustrer mon propos. Sur une image apparemment burlesque de trois jeunes femmes du genre pin-up ingurgitant des spaghettis semble-t-il au kilomètre, j’ai écrit « Italia fara da sè », ce qui signifie « L'Italie n'a besoin de personne », le slogan du Risorgimento, le moment de la réunification de l'Italie. Quel est le rapport entre cette devise et trois mangeuses de spaghetti ? Apparemment aucun. L’image source – des mangeuses de spaghetti – a généré chez moi une réaction contraire, presque rageuse. Montrée telle quelle, elle m’aurait amusé, et peut se suffire bien sûr, mais je voulais raconter autre chose : est-ce, légendée de la sorte, une dénonciation de la position potentiellement avilissante de ces femmes ? Est-ce l’expression d’une Italie grotesque, celle des jeux télévisés bling bling et pin-ups qui a triomphé avec Berlusconi ? Ou une image presque archétypale de la femme italienne en référence à Sophia Loren qui a plusieurs fois été photographiée portant des spaghettis a la bouche ? La phrase qui ne dit rien en liaison avec cette image crée un hiatus, perturbe la lecture.

 

Comment avez-vous vécu la contrainte auto-admininistrée du collage quotidien ?

J'ai souffert au bout d'un moment ! Je me suis même demandé à mi-parcours si j'arriverais au terme d’une année. Certes, les journées ont 24 heures... On se lève le matin en se disant qu'on a jusqu'à minuit pour réaliser le collage. Simplement, dans la vie, on a des rendez-vous, on va chez le médecin, n'importe quoi, et la journée se passe sans que l’on n’ait rien fait.  Pas si simple ... Et puis il y a des collages qui ne viennent pas tout seuls. Le compte à rebours est implacable ! La contrainte peut être celle du jeu, comme dans l’Oulipo par exemple, mais elle est source d’épuisement également.

 

Zarathoustra, 16.03.2022, Collage et crayon graphite sur papier, 37 × 30 cm, Photo © Fabrice Gousset, Courtesy galerie Loevenbruck, Paris
Zarathoustra, 16.03.2022, Collage et crayon graphite sur papier, 37 × 30 cm, Photo © Fabrice Gousset, Courtesy galerie Loevenbruck, Paris

L’œuvre se lit aussi bien à travers chacune de ses pièces que de manière globale : c'est à la fois une part et le tout.

Individuellement, chaque collage est un état de quelque chose, et donc une œuvre autonome, en effet. Je les ai accumulés en les rangeant chaque mois dans un carton à dessins. Au bout de trois cartons, je n’avais déjà plus de souvenir de ceux que j'avais réalisés trois mois auparavant. Même sans vision globale de ce que j’avais fait, l’œuvre réelle est le tout. J'aime bien l'idée de synthétiser : réunir, certes, mais aussi qu’un ensemble se suffise à lui-même.

 

Une question technique : les collages sont de taille identique ?

Pratiquement identique, le premier collage ayant servi de matrice aux suivants. J’avais acheté un paquet de grandes feuilles, chacune me permettant de faire deux collages. Comme je les coupe au cutter, les feuilles ne sont pas toujours droites, ni exactement de même taille à quelques millimètres près. Ca a posé un problème pour l’encadrement que je souhaitais au même format. J’ai gardé l’isorel visible pour les collages qui ne couvraient pas le fond du cadre. C’est neutre, ça fonctionne très bien visuellement. Mais – je ne l’ai su que plus tard grâce à la restauratrice de Beaubourg – l’isorel peut altérer le papier du collage. Je crée avec les moyens du bord et je ne m’étais pas posé la question ! Il va falloir intercaler une feuille entre l’isorel et le collage pour le protéger.

 

La référence explicite aux Talking Heads de la pièce SMS m’amène maintenant à évoquer la musique.

Elle est très présente dans mon travail, notamment sous forme de citation. Je n’en écoute plus aujourd’hui, mais j’en ai beaucoup écouté de toutes sortes en travaillant. J’ai aimé des types de musique très différents. Les girls groups, en particulier. On voit les Ronettes dans la première salle de mon expo au MAC VAL. Leur producteur Phil Spector avait créé quelque chose de très fort, des mini-opéras pour teenagers avec une ambiance extrêmement amplifiée par la multiplication des instruments, les chambres d'écho, etc. J'écoutais aussi évidemment  de la musique rock, anglaise surtout, ou de la variété française un peu parodique et déconnante : Jacques Dutronc, Nino Ferrer, etc. En revanche, j’ai toujours eu horreur de la chanson qui prétend dire des choses, les « poètes de la chanson » comme Brel ou Brassens. Et puis à côté de ça, il y a eu la musique répétitive, de Philip Glass ou Steve Reich, ou, découvert par l’art, John Cage dont l’influence a été majeure dans le champ de la performance, de l’Art action, de Fluxus, etc. C'est une musique savante, mais aussi joueuse, presque facile si l’on accepte qu’une musique joue avec la musique.

 


Au-delà de vos goûts musicaux, la musique pose aussi la question de la séquence, du fragment, etc.

Oui, on rejoint tout ce que je vous ai dit au début sur le collage. De ce point de vue-là, Roland Barthes a beaucoup compté pour moi aussi avec son Fragments d’un discours amoureux, où les formes brèves, juxtaposées, deviennent une sorte de grands puzzles.

 

Le collage est une pratique complexe, mais aussi d’une certaine manière « modeste ». Elle requiert peu de moyens : des papiers, un bâton de colle et après on s'y colle sans mauvais jeu de mots. Il y a aussi la question de l’accumulation. Ces caractéristiques se retrouvent dans le domaine de l’art brut. D’où une question, volontairement provocatrice : qu’est-ce qui vous distingue de ce champ-là ?

J’aime l'art brut en tant que spectateur, pour l'étrangeté du résultat, la folie visible si j'ose dire, mais le mécanisme créatif est radicalement différent.  Je me situe dans la question du réel qu'on déplace, qu'on détourne, la polysémie des signes. Mon travail demeure intellectuel. Conscient d’une certaine manière.


A propos d’accumulation, j’aimerais évoquer deux collections qui ne sont pas sans rapport avec votre question sur l’art brut, mais pour moi, parlent aussi de mon travail : une collection de tableaux de clowns, et une collection de tableaux de chiens, que j'ai appelée « tableaux de maître » en jouant sur l'idée des maîtres qui peignent leurs chiens.

 


Comment ont démarré ces collections ?

La collection de chiens, par le cadeau d’un petit tableau mal peint, kitsch. Je l’ai trouvé génial et j’ai commencé à en acheter d’autres aux puces. Un jour, j’ai échangé cette collection naissante contre une autre collection, de pouets, dont j’ai tiré un monument aux pouets, en jouant évidemment sur l’homophonie des mots pouets et poète. J’ai transmis cette collection à une condition : que son propriétaire la continue. Il en a maintenant plusieurs centaines de tous formats et avant chaque nouvelle acquisition, il m'envoie des photos en me demandant si ça peut rentrer dans le chenil ! On les a montrés au musée de Saint-Etienne, sur un grand mur de 8 mètres de haut. Peu après l’échange, j’ai reçu un nouveau tableau de chien, offert par les secrétaires de la Villa Arson pour mon départ à la retraite. Et j'ai recommencé une collection ! Elle a été montrée à la FIAC il y a quelques années et achetée par un collectionneur chinois pour décorer un bar à vin à la mode à Shanghai.

 

Et les tableaux de clowns ?

Un jour, je crois en Espagne, je suis tombé sur un clown, grotesque, horrible et j'ai commencé à en accumuler. Avec internet, on peut acheter sur Le bon coin, sur Ebay aux Etats-Unis, etc. La culture du clown y est très différente d’ici. La perversité, c'est que j'adore tous ces tableaux, parce qu'ils sont mal peints, ils sont bizarres, attachants. Ca raconte quelque chose de très fort sur la notion de représentation, sur l’idée de l’art que se font les gens. Et cela parle aussi du besoin que j’ai, en tant qu’artiste, de me servir d’artefacts.


 

Je reviens au collage, en posant une question à l'historien de l'art. La pratique du collage a émergé vers la fin du XIXe, début du XXe, c'est-à-dire sous l'ère industrielle et, donc de la production de masse et des déchets. C'est un art du reste, en quelque sorte. Je ne sais pas quoi faire de cette idée, mais je la trouve intéressante. 

Je n'y ai pas réfléchi, mais je pense à l’instant au livre Le système des objets de Jean Baudrillard, où il écrit que les greniers sont pleins de « ça peut toujours servir ». J'ai ce côté, ça peut toujours servir. Je vois une chose, je trouve ça pas mal et je me dis « ça peut toujours servir ». Cela dit, je n’ai aucun mal à jeter, comme encore récemment une pile de magazines partie à la poubelle sans même regarder ce que c'était. Pour des raisons de vie, j'ai même dû détruire mes propres œuvres, les éliminer.

 

Ce « ça peut toujours servir » m’est très familier. Peut-on pour autant le qualifier de déchet ?

Il y aurait peut-être une différence à établir entre le déchet qui documente un fragment de vie – du documentaire pour soi-même, en quelque sorte - et le déchet de l’utilitaire qui ne l’est plus comme tel. Je fais des sculptures avec de la mousse polyuréthane mais je garde aussi des choses devenues déchets comme matériaux à part entière. C’est une forme de recyclage, mot qui s’inscrit parfaitement dans le processus commun aux collages, cut-ups, assemblages, détournements ...


 

Prière de toucher, 2010, Résine et peinture acrylique, 175 × 50 × 175 cm, Collection privée

Photo © Fabrice Gousset, Courtesy galerie Loevenbruck, Paris


Pour trouver une conclusion à notre entretien, pourrait-on dire que face à l’absurdité de la vie, le collage – par la construction de mythologies intimes - est un moyen à portée de main et d’esprit d’y donner un sens. Des sens.

Il y a certainement de cela. Mes collages, mes assemblages jouent aussi avec l’idée de trouvaille. Quand je trouve un truc, je suis content. C’est un petit bonheur.  Ca rejoint l’idée de modestie dont vous parlez qui me semble très juste.


Interview Axelle Viannay - 11 mars 2026 - Photo d'Arnaud Labelle-Rojoux par Patricia Brignone.

 

Exposition Arnaud Labelle-Rojoux – « Voyez-vous ça ! »

Jusqu’au 12 avril 2026

MAC VAL - Musée d’art contemporain du Val-de-Marne

Place de la Libération

94400 Vitry-sur-Seine


Arnaud Labelle-Rojoux est représenté par la galerie Loevenbruck, Paris

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